Science : où sont les obscurantistes ?

L’association française pour l’information scientifique (AFIS) prétend défendre la science contre ceux qui « la détournent vers des œuvres malfaisantes ou encore usent de son nom pour couvrir des entreprises charlatanesques » [1]. Mais l’AFIS, qui honore, comme nous-mêmes, les découvertes permettant de comprendre le monde, défend aussi toutes les applications ou innovations technologiques, du nucléaire aux OGM en passant par les nanotechnologies.

C’est dire que l’AFIS ne défend pas « la science » mais une conception scientiste du progrès humain et, concernant les plantes génétiquement modifiées (PGM), elle représente, avec l’association française pour les biotechnologies végétales (AFBV) avec laquelle elle partage plusieurs membres, un soutien vigilant pour l’industrie des semences génétiquement manipulées. Son indignation quand on évoque la démocratisation des choix technologiques autant que le principe de précaution (pourtant désormais ancré dans la Constitution) souligne à quel point la « science » que défend l’AFIS se place au-dessus du bien commun.

De la bonne controverse

Comme il arrive pour chaque ouvrage ou article hostile aux PGM, mon dernier livre [2] a été cloué au pilori transgénique par ces gens qui prétendent défendre la science en servant ses perversions technologiques. Ainsi Louis-Marie Houdebine, président de l’AFIS, pense avoir accompli sa mission en contestant quelques-uns de mes chiffres à l’aide d’autres chiffres tout aussi contestables [3]. Je pourrais répondre point par point mais ce jeu est peu utile. Plutôt que ces rituels qui laissent démunis les lecteurs peu avertis, un éditeur bordelais, hélas vite éliminé par la compétition économique, avait proposé et mis en œuvre de 2006 à 2012, des ouvrages contenant de véritables débats contradictoires sur des thèmes controversés. La formule de Michaël Lainé (éditions Prométhée) consistait à faire rédiger par chacun des deux protagonistes (des opposants notoires dans la controverse) un texte de plusieurs dizaines de pages « pour ou contre », puis à échanger les copies pour des réponses plus courtes où chacun tentait de démonter les arguments de l’autre. L’échange de ces réfutations conduisait à une conclusion, en quelques pages, par chacun des auteurs, tous ces textes étant calibrés équitablement. Ainsi, sans jamais se rencontrer, les tenants des deux positions s’acculaient mutuellement (mais avec la sérénité que permettent le temps et la distance) dans leurs retranchements respectifs d’où le lecteur pouvait retirer quelques vérités utiles à son jugement [4]. Cette formule avait aussi le mérite de rappeler que la science est une production sociale et que, mise au service d’un système économique, ses vérités sont aussi suspectes que celles qui soutiennent les grands projets inutiles ou la croissance infinie.

Louis-Marie Houdebine semble ne pas supporter que l’on montre, comme je l’ai fait, que les PGM ne servent en rien l’intérêt des populations, et ce n’est pas une dispute sur la quantité de riz « doré » nécessaire pour une dose quotidienne de vitamine A qui apporterait de l’intelligence à la question. L’intelligence, ce serait d’introduire un potager en bordure de rizière, solution simple et non brevetable qui éviterait au paysan d’être instrumentalisé par les multinationales ! La véritable question scientifique posée par les PGM ne concerne pas le bricolage moléculaire mais ce qui, on devrait le savoir à l’AFIS grâce à Darwin, réunit la diversité du vivant avec les conditions de son évolution. C’est en quoi les paysans qui adaptent leurs semences en accompagnant les modifications rapides du climat local (j’en cite un exemple africain démonstratif que Louis-Marie Houdebine ne commente pas), font beaucoup plus pour nourrir la planète que les apprentis sorciers qui fabriquent et vendent des PGM rigides (les mêmes clones partout et pour longtemps), chères (et légalement stériles par le brevet), et exigeantes (en intrants chimiques et conditions climatiques et physiques). Il arrive même qu’un ennemi ciblé par une PGM - insecte ou plante - développe une résistance au pesticide plus rapidement que le temps qui fut nécessaire pour la conception de cette PGM. Une technologie qui, outre ses effets indésirables, évolue moins vite que l’environnement qu’elle prétend maîtriser est définitivement désuète et relève d’une science d’illusionniste.

La défense d’une science d’illusionniste

Les PGM de deuxième génération qu’on nous fait miroiter depuis 20 ans ressemblent aux centrales nucléaires de deuxième ou même de troisième génération (EPR) par l’acharnement de leurs promoteurs à perpétuer les mythes de la conquête et de la maîtrise. La bouilloire de Fukushima aurait pu tout aussi bien s’allumer sous un EPR mais il n’y a rien là-dessus sur le site de l’AFIS, lequel vante la « poule aux œufs d’or du nucléaire ». Les œufs sont d’or et le riz aussi, mais les gens sont de chair fragile, et la technoscience (qui est en question bien plus que la science) devrait d’abord viser l’intérêt commun. Une des fonctions des sciences citoyennes, vitupérées par Jérôme Quirant, un autre membre de l’AFIS auquel Fabrice Flipo a répondu [5], est justement de rechercher en quoi consiste cet intérêt commun, et de le défendre.

La Terre et ses habitants ne peuvent pas impunément absorber les eaux radioactives que Fukushima génère de façon croissante, ou digérer sans conséquences les PGM et leurs effets induits (biologiques, chimiques, économiques, humains). Le nier, et croire que la science aura réponse à tout, aura raison de tout, c’est demeurer dans l’inconséquence des anciens magiciens, dans l’obscurantisme, fut-ce avec la bonne conscience de servir la science, en réalité la religion scientiste. L’AFIS compte aussi des membres ou « parrains scientifiques » discrets, peut-être attirés et dupés parce qu’ils craignent justement les comportements obscurantistes que l’AFIS prétend combattre !... Aujourd’hui, l’obscurantisme est surtout chez les ténors de l’AFIS, incapables de comprendre que l’homme fait basculer le monde dans une hostilité irréversible (le fameux anthropocène), et qui s’obstinent à soutenir ce mouvement mortifère.

(*) ancien chercheur à l’inserm, ancien président d’Inf’OGM

[2A qui profitent les OGM ?, CNRS éditions, 2013

[4J’ai contribué, avec Yves Chupeau, généticien à l’Inra, à l’une de ces joutes où l’on se respecte : OGM : quels risques, Prométhée, 2007

[5« Afis : information scientifique ou manipulation de l’opinion ? », Rue89, Fabrice Flipo, 29 août 2013