Du danger des OGM médicaux

Leur culture en plein champ présente des risques de contamination non maîtrisés. Ceux qui n’ont pas pu nous convaincre que « les plantes transgéniques, c’est l’avenir », essaient de passer en catimini par le médical et la compassion.

Les anti-OGM étaient déjà obscurantistes (malgré leurs diplômes supérieurs à la moyenne), les voilà devenus sadiques puisqu’ils s’attaquent à des plantes-médicaments, d’autant que ces médicaments étaient surtout destinés à des enfants. Dans la nuit du 15 août, près d’Issoire (Puy-de-Dôme), étaient fauchés 3 000 m2 de maïs rendu transgénique pour produire une enzyme, une lipase gastrique de chien, capable de soulager les désordres digestifs des malades atteints de mucoviscidose. Tollé général ! Communiqué de Meristem Therapeutics, l’industriel responsable de l’essai (cette action « marque un tournant »), colère de l’association Vaincre la mucoviscidose, mobilisation de la préfecture contre le « terrorisme », indignation des syndicats (la CFDT y voit « le sommet de l’irresponsabilité »), embarras des organisations hostiles aux OGM, dont aucune n’a revendiqué l’action... Il est vrai que la cause des « vandales » est difficile à défendre, surtout dans un pays qui a inventé le Téléthon, opération médiatique qui, au nom de la lutte contre la myopathie, recueille en une journée autant d’argent qu’en consomme annuellement l’ensemble des laboratoires français de recherche médicale...

L’opération arrive au bon moment pour l’industrie des OGM agroalimentaires, s’agitant jusqu’à Bruxelles et au Vatican pour imposer les plantes transgéniques à des populations qui, majoritairement, les refusent. En réalité, ces plantes n’ont jamais permis d’atteindre les buts assignés par leurs promoteurs (améliorer l’environnement, nourrir la planète...), et rien n’indique qu’elles seraient capables d’y parvenir, sauf la foi aveugle et mystique dans la solution génétique. De même que ces objectifs pourraient être visés par des méthodes alternatives moins invasives, et à moindre risque pour l’environnement, la santé et l’économie rurale, il existe d’autres façons de produire des médicaments, telle la lipase gastrique. Par exemple, on pourrait cultiver les plantes transgéniques en serre fermée afin d’éviter la propagation du gène ou la contamination par ses produits, mais « cela coûterait plus cher ». Mieux encore, on pourrait faire fabriquer l’enzyme utile par des cellules animales ou des bactéries, rendues transgéniques et cultivées en fermenteur comme on le fait depuis longtemps pour d’autres médicaments. Encore trop cher ? Comment peut-on s’autoriser ainsi à brader le principe de précaution, sans que le public soit informé des enjeux réels, sans qu’il soit impliqué dans la décision ?

En fait, ces démonstrations de « moléculture » présentent surtout l’intérêt pour les industriels des biotechnologies de se refaire une virginité éthique après de retentissantes « erreurs de communication » (par exemple le projet, mis en veilleuse depuis, de stérilisation du vivant par le système « Terminator »), et devant la résistance soutenue de certaines populations (la France est à l’avant-garde du combat contre les OGM). Ceux qui n’ont pas pu nous convaincre que « les plantes transgéniques, c’est l’avenir », essaient de passer en catimini par le médical et la compassion. Le plus extraordinaire, c’est que les Etats-Unis, fer de lance des OGM, dont ils nient tous les risques, s’inquiètent des problèmes spécifiques posés par ces plantes à finalité thérapeutique et réglementent fortement le « pharming », surtout après l’affaire ProdiGène : en 2002, du maïs transgénique cultivé pour produire un vaccin porcin avait contaminé, par ses repousses, du soja destiné à l’alimentation humaine (500 000 tonnes de soja, pour une valeur de 2,7 millions de dollars, ont alors été détruites). Les plantes-médicaments pourraient s’avérer redoutables tant leur culture en plein champ présente des risques non maîtrisés. C’est pourquoi le rapport des « quatre sages » sur les essais d’OGM (Documentation française, 2003) indiquait que « l’expérimentation de plantes génétiquement modifiées non alimentaires (par exemple les OGM médicaments) n’est justifiée que si la production des mêmes molécules utiles ne peut être obtenue en milieu confiné (notamment en laboratoire)... » Imagine-t-on des armoires à pharmacie ouvertes sur la nature ?...

On comprend le désarroi et la colère des familles de malades qui attendent pour 2007 cette lipase transgénique. Raison de plus pour s’inquiéter des manipulations dont elles sont victimes, autant que pour réfuter les alarmes du lobby des biotechnologies (France Biotech) sur « la montée du terrorisme anti-recherche », la « recherche » ne consistant ici qu’à évaluer la posologie... Les plantes génétiquement modifiées ne sont pas plus indispensables à la médecine qu’à l’alimentation. Décidément, il est urgent de mettre les OGM en démocratie.


Article publié dans Libération, 12 septembre 2003