Un eucalyptus OGM autorisé au Brésil

Le 9 avril 2015, la Commission technique nationale sur la biosécurité du Brésil (CTNBio) autorisait l’utilisation commerciale d’une variété d’eucalyptus génétiquement modifiée (GM). Cette décision historique faisait du Brésil le premier pays au monde à autoriser une variété d’eucalyptus GM et le premier pays d’Amérique latine à autoriser commercialement un arbre GM.

Les entreprises forestières actives au Brésil ont fait du pays le leader mondial de la “ technologie forestière ”, principalement dédiée à la production et l’exportation de cellulose produite à partir d’eucalyptus pour les productions de papier en Europe, aux États-Unis et en Chine.

Pourquoi le Brésil ?

La productivité nationale brésilienne par hectare est la plus forte au monde. En 2010, elle avait atteint 44 m3/ha/an, environ 50 % de plus que les second, troisième et quatrième pays de la liste – Chili, Uruguay et Indonésie. L’association brésilienne des industries de cellulose et de papier, Bracelpa, ambitionne une productivité potentielle de 70 m3/ha/an [1].
Viser une plus grande productivité – et donc plus de profits – explique l’intérêt porté aux arbres GM. Les principaux acteurs brésiliens (Suzano Papel e Celulose and Fibria avec son siège social au Brésil, le finno-suédois Stora Enso – copropriétaire de Veracel Celulose – International Paper basée aux États-Unis) tout comme des instituts internationaux de recherche comme ArborGen (États-Unis) sont tous engagés dans la recherche sur les arbres GM. Les principaux objectifs visés de ces recherches sont, directement ou indirectement, liés à une augmentation de la productivité : production de bois plus élevée, tolérance aux herbicides, moins de lignine, résistance à des parasites et tolérance au stress hydrique [2].
L’autorisation fut donnée par la CTNBio à l’entreprise basée au Royaume-Uni, FuturaGene, une filiale de Suzano Papel e Celulose, dédiée aux biotechnologies. Suzano contrôle 1,3 million d’hectares au Brésil et gère un demi-million d’hectares de culture forestière. La variété d’eucalyptus GM autorisée est nommée H421. Elle a été créée pour augmenter de 20 % la production de bois [3].

Des conflits fonciers

Selon FuturaGene, une croissance accélérée des arbres comporterait de nombreux bénéfices comme une utilisation restreinte de la terre, plus de production de fibres, une utilisation réduite d’intrants chimiques et moins d’émissions de carbone. L’entreprise ajoute que plus de terres seraient disponibles pour les paysans et les communautés indigènes, augmentant la sécurité alimentaire.
Cependant, les récents conflits fonciers au Brésil témoignent d’une histoire toute différente. Les rendements accrus obtenus par les entreprises forestières dans les dernières années n’ont jamais conduit à une utilisation restreinte de la terre, bien au contraire. Ces entreprises ont utilisé leur avantage compétitif comme stimulus pour accroître encore plus leur surface de plantation. Alors qu’à la fin des années 80, le Brésil avait environ cinq millions d’hectares de cultures forestières industrielles – avec un rendement d’environ 27 m3/ha/an - la surface de plantations est passée à environ sept millions d’hectares en 2010 – malgré une augmentation du rendement à 44 m3/ha/an – et cette surface continue de s’étendre.
Les conflits fonciers avec les communautés indigènes, traditionnelles et paysannes, sont parmi les principaux effets des cultures forestières industrielles au Brésil. Un rapport de 2004 du ministère brésilien de l’Environnement recensait des conflits et effets dans toutes les régions où des cultures avaient été implantées : perte de terres et de ressources, pénuries d’eau dues aux eucalyptus à forte croissance et donc assoiffés ; manque d’emplois – environ un seul emploi pour 100 ha de plantations - contamination par des pesticides utilisés en pulvérisations aériennes… Mais le gouvernement brésilien, soutien loyal des entreprises forestières, a rendu le rapport sans prendre aucune mesure ensuite.
Les cultures d’arbres GM ont aussi des risques spécifiques. Créer une variété à croissance rapide, par exemple, va nécessairement induire une plus grande consommation d’eau dans un contexte de sécheresse accrue affectant plus particulièrement les communautés rurales. Par ailleurs, la contamination des eucalyptus non GM par des nouvelles variétés a également eu des conséquences sur la production de miel. L’eucalyptus est parmi les principales sources de pollen pour les abeilles et environ 350 000 familles dépendent de cette activité. Cette contamination a le potentiel de réduire drastiquement les ventes de miel brésilien destiné aux marchés d’exportation qui refusent ce type de contamination du fait des impacts sanitaires inconnus.

Une résistance planétaire

Les communautés indigènes, traditionnelles et paysannes du Brésil ont une longue histoire de résistance aux monocultures forestières au sein de et autour de leur territoire [4]. L’autorisation de la variété d’eucalyptus GM de Suzano ne s’est donc pas faite sans réaction. Une réunion de la CTNBio qui devait prendre une décision finale le 5 mars 2015 fut annulée car 300 paysans occupaient la salle avec chants et pancartes contre l’autorisation. Dans le même temps, environ mille paysannes occupaient la pépinière de Suzano dans l’état de São Paulo où les jeunes plants sont cultivés (voir photo de cet article). Elles alertaient sur les effets pernicieux et destructeurs sur la biodiversité et les communautés rurales. Des lettres de protestation étaient également envoyées et des actions tenues devant les ambassades du Brésil du monde entier.

L’eucalyptus GM 
est-il cultivé aujourd’hui ?

Lors d’un séminaire public à Mucuri (Brésil) en 2016, des représentants de Suzano ont déclaré que l’entreprise n’avait pas encore lancé la culture commerciale d’eucalyptus GM.
D’aucun pourrait sérieusement douter de la véracité de cette information au vu des années de recherches et de l’argent investi par cette entreprise. Mais il est vrai que Suzano fait face à un dilemme. L’entreprise affirme que
 « tous nos produits sont certi
fiés », mettant en avant l’importance de la certification de plusieurs de ses plantations par le Conseil de la bonne gestion forestière (Forest Stewardship Council – FSC) [5]. Mais FSC – bien que ne remettant pas en question les aspects destructeurs à grande échelle et de monoculture des plantations forestières industrielles – s’interdit d’être associé avec des entreprises qui utilisent des OGM dans leurs plantations.
Cependant, le risque de cultures imminentes et à grande échelle d’arbres GM est élevé. Cela exacerberait encore plus les impacts négatifs que les plantations industrielles d’arbres ont déjà causés au Brésil. Sans parler de la fusion en cours entre deux entreprises forestières majeures du Brésil, Fibria et Suzano, qui est un autre sujet d’inquiétude [6].

Le Mouvement Mondial pour (...)

Le Mouvement Mondial pour les Forêts tropicales publie un bulletin bi-mensuel pour informer sur les combats de résistance et sur les initiatives internationales à propos des forêts.
Abonnement (français) : http://eepurl.com/8YG29

(*) Winnie Overbeek, 
World Rainforest Movement (WRM), campagne Stop GE Trees.
Article traduit par Eric Meunier (Inf’OGM), 
titre et intertitres sont de la rédaction.

[6« BNDS aprova fusao entre Fibria e Suzano, que cria nova lider mundial em celulose », Globo.com, 15/03/2018