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Etat des lieux - OGM : la bataille des mots

et Hervé Le Meur, BONZI Bénédicte, 24 avril 2017
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Dans la « bataille » des OGM, le choix des mots et la désignation des objets techniques est un enjeu pour l’ensemble des acteurs, favorables ou opposés aux manipulations génétiques. L’agro-industrie ne veut pas que les produits issus des nouvelles techniques d’intervention sur le génome soient nommés « OGM ». De nouveaux vocables apparaissent, « on » parle d’édition de gène, d’OGE (Organisme Génétiquement Édité), de forçage génétique, etc.

OGM : la bataille des mots
Robfoto

Nommer fait apparaître les liens entre les acteurs et les objets, et l’usage de certains mots sortis du cadre du laboratoire peut être trompeur pour celui qui est « non-initié ». Car nommer c’est définir un lien, placer un objet dans un cadre de référence et le propager.
Le langage permet de se faire comprendre. Par ailleurs, les mots se choisissent avec soin, et sont utilisés parfois, afin de ne pas être « trop » compris, un art de manipuler ! Dans ce cas, les mots révèlent, masquent ou rendent « acceptable » ce qui, dit autrement, aurait suscité du débat, et donné la possibilité aux citoyen-ne-s de penser « Suis-je d’accord, ai-je bien compris ? ». Ils révèlent alors tant ce qui n’est pas dit que celui qui ne veut pas le dire.

Interroger les OGM interroge la vie

Un mot ne prend pas le même sens en fonction de notre contexte professionnel, culturel, personnel. Si une mère entend le mot « vie », son ressenti intime d’avoir senti la vie grandir en elle et d’être devenue responsable d’un être dans toute sa vulnérabilité conditionne sa perception. Mais le point de vue d’un biologiste sera différent. Louis-Marie Houdebine (Inra) souligne que « pour un biologiste, la vie apparaît comme un ensemble de réactions chimiques extrêmement complexes ». Ainsi, conçue sur un plan purement matériel, la vie devient une organisation qui peut être morcelée. Elle cesse d’être un tout et devient cette série de réactions chimiques. C’est précisément dans cet interstice que s’ouvre le débat de savoir ce que nous pouvons modifier ou pas dans un organisme vivant.
Le vivant est-il un tout dans ses multiples relations, ou bien est-il séquençable, corrigeable, rééditable ? Selon le point de vue, ou la définition qu’une personne a de la vie, la réponse à cette question sera différente. De la richesse de la communication à la propagande, il n’y a alors qu’un pas. Le débat sur les OGM nous conduit aux racines de la vie, interrogeant l’homme sur ses limites, ses responsabilités. Aussi, ce débat doit être traduit dans un langage qui permette à tous de savoir de quoi il est question et d’y prendre part.

Le non-dit confisque le débat

Lorsque nous parlons, nous ne redéfinissons pas chaque mot, nous faisons l’hypothèse que notre interlocuteur aura la même définition des termes utilisés. Les non-dits sont entendus dans une phrase comme les éléments d’un socle commun qui va donner sens. C’est pourquoi, quand un individu s’exprime dans un langage spécialisé auprès de personnes non initiées, une règle éthique devrait être d’expliciter les mots, car le langage spécialisé des sciences et des techniques possède « une unité terminologique » qui n’est pas connue de tous, et qui peut induire en erreur.
Aujourd’hui grâce à un travail de vulgarisation, le mot OGM est connu du grand public. Ce qui n’est pas le cas de : VrTH, NBT, OGE, Crispr/Cas9, mutagénèse, nucléase… En utilisant des mots méconnus additionnés d’un argument d’autorité, les scientifiques, industriels et techniciens s’approprient alors les termes du débat.
Le terme OGM n’est pas apparu sans réflexion, et n’a pas été choisi au hasard. C’est dans les années 80 que le débat a eu lieu pour trouver un nom. Il a été au départ question d’Organismes Génétiquement « Manipulés », terme qui n’a pas été conservé. Dans une émission de radio, un scientifique de l’Inra racontait que des communicants leur avaient expliqué qu’il fallait utiliser « modifié » au lieu de « manipulé » ; même si la plante résulte bien d’une manipulation, mais l’adjectif « manipulé » est connoté négativement. D’autres chercheurs souhaitaient utiliser « Organismes Génétiquement Améliorés », mais the winner is : Organisme Génétiquement Modifié, OGM. Le Protocole de Cartagena, lui, parle d’OVM : organisme vivant modifié. Le choix de l’adjectif – manipulé, amélioré, modifié - est loin d’être neutre. De même pour l’adverbe : le choix de « génétiquement » spécialise le débat, et lui donne une aura technique et moderne. La génétique est popularisée dans les médias comme le nouveau Graal médical et comme l’alpha et l’oméga de tout.
Certains s’insurgent de ce choix, comme Jean-Pierre Berlan qui parle de Plantes Pesticides Brevetées, PPB. Il justifie ce choix par l’usage qui est fait de ces plantes, destinées à produire ou assimiler un pesticide et par le lien économique qui s’exprime par le brevetage de la plante. Cette définition rend compte de la singularité de plantes dont le caractère essentiel est d’être associées à des pesticides et d’être brevetées, ce que les industriels et les chercheurs préfèrent négliger.
Dès lors, comment nommer les objets issus des nouvelles techniques de modification génétique ? Le terme générique utilisé par les industriels est « NBT », acronyme anglais pour New Breeding Techniques (ou nouvelles techniques de sélection), quand pour les collectifs citoyens il s’agit de « nouveaux OGM » puisqu’ils ne ressortent pas de la sélection.

Comparaison n’est pas raison

Ciseaux moléculaires : cette expression désigne des enzymes, des molécules synthétisées par les organismes vivants qui peuvent couper l’ADN. Sur la base de notre expérience courante des ciseaux, on imagine que l’équivalent en biologie est simple. Ce terme rend la technique banale et lui donne une image de simplicité. En fait, des ciseaux seuls ne font rien à du papier. La seule action vient de l’humain. Les ciseaux moléculaires sont en plus spécifiques à une séquence particulière. On choisit de couper un type de « trait » particulier. Alors qu’avec un ciseau, on coupe n’importe quel trait.
Couper-coller : cette expression désigne l’opération de prendre du texte dans un espace informatique et le mettre dans un autre espace informatique. Sur la base de notre expérience courante sur ordinateur, on pense que l’équivalent en biologie est simple. Mais, le processus informatique est déjà complexe. Il consiste à récupérer un codage extrait d’un document dans une certaine langue et à le mettre dans la fenêtre graphique d’un autre document dans une autre langue. Et lorsque ça ne fonctionne pas parce que certains programmes sont incompatibles, vous voyez des choses bizarres. Dans la nature cela peut arriver, sauf qu’on ne pourra pas cliquer pour revenir en arrière.
Édition du génome : sur la base de notre expérience courante des traitements de textes, on peut penser qu’on va modifier une lettre dans un texte sans rien changer d’autre, corriger une faute d’orthographe. Mais, les gènes ne sont pas une succession de lettres, les lettres sont inter-dépendantes… et peuvent avoir un sens différent en fonction du contexte génétique (ADN) ou épigénétique (autour de l’ADN).
Régénération : cette expression désigne le fait de régénérer/reconstituer une plante entière à partir d’une cellule isolée qui, seule, ne peut pas refaire une plante. Régénérer c’est positif ! La régénérescence s’oppose à la dégénérescence, à ce qui s’appauvrit. Ainsi la régénérescence nécessite un flux et un cercle vertueux dans des interactions positives entre les systèmes, ce qui est le cas des semences paysannes. Aussi, utiliser le terme régénérescence quand le système ne s’auto-suffit pas et nécessite une intervention technique est un abus de langage.

Nous ne sommes pas des Lego

Pour se comprendre et être compris il est important de s’exprimer dans le même registre de langage. Le débat sur les OGM, anciens, nouveaux, cachés… ne permet pas que nous soyons sûrs de parler du même objet, car, « on ne nous dit pas tout ! » comme dirait Anne Roumanoff !
En proposant une vision mécanique d’un monde qui peut se morceler comme un jeu de Lego, la vie est réduite à des fonctions, tout est substituable, remplaçable, modifiable. Or, beaucoup de choses sont irremplaçables parce que le lien qui nous relie est unique. Les mots qui sont aujourd’hui utilisés pour nommer les interventions de l’homme dans les cellules laissent à penser que nous parlons de mécanique, mais le vivant est bien plus complexe !

S’autoriser à élargir notre vision, s’approprier un langage, c’est ainsi sortir d’une vision binaire et mécanique, pour entrevoir des systèmes complexes où l’individu ne se réduit pas à un caractère utile mais dans lesquels chaque lien est à considérer et à respecter pour ce qu’il établit d’unique et d’inappropriable.

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Crédits : Geralt

« Bayéréma’shi » : la semence dont la mère nourricière a été transformée

Lorsque l’association BEDE a commencé à informer les paysans maliens sur les OGM au début des années 2000, la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNOP), présidée par Ibrahim Coulibaly, a mis en place un groupe de travail pour trouver une traduction de ce concept nouveau en langue bambara qui est largement parlée dans presque tout le Mali. Finalement les traducteurs professionnels ont proposé Bayéréma’shi [1], qui voudrait dire littérairement : "la semence dont la mère nourricière a été transformée".
La CNOP et BEDE ont alors produit une cassette d’information en bambara qui a été diffusée au niveau des villages. Bayéréma’shi a été facilement utilisé par les paysans pendant plusieurs années. Au jury de l’Espace citoyen d’interpellation démocratique sous les auspices de l’Assemblée régionale de Sikasso en 2006, qui a porté sur les OGM et l’avenir de l’agriculture au Mali, les paysannes et paysans, utilisant le terme Bayéréma’shi, ont rejeté sans appel les plantes génétiquement modifiées. Contrairement au Burkina voisin, les OGM ne sont pas passés au Mali à cause d’une mobilisation massive des paysans. Sans doute la qualité de la traduction du mot OGM dans la culture majoritaire y est pour quelque chose !
Ces dernières années, les OGM n’ont plus fait l’actualité au Mali, aussi le nom "Bayéréma’shi" a été un peu oublié des plus jeunes. Or il est important que les paysans se l’approprient de nouveau, justement à cause de son adéquation à qualifier aussi les Nouveaux OGM. En effet on peut toujours dire des NBT qu’ils sont des "semences dont la mère nourricière a été transformée".
Bob Brac de la Perrière, BEDE

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[1« Bayéréma’shi » est devenu aussi le titre d’un film documentaire d’Idriss Diabaté qui raconte l’émergence du débat public sur les OGM en Afrique.