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Svalbard : pour l’humanité ou pour les semenciers ?

Stenka Quillet et Clément Montfort, journalistes, 14 décembre 2016
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Baignée d’une lumière aurorale, balayée par les vents polaires, « la banque de graines de l’apocalypse » a tout d’un décor de science-fiction. Ce jour d’octobre 2013, si nous faisons partie des rares visiteurs de l’île du Spitzberg, au large du Groënland, c’est parce que nous venons y tourner une séquence de notre documentaire La guerre des graines. Nous découvrons, ébahis, ce congélateur géant de graines, creusé en pleine montagne sur une centaine de mètres de profondeur. Discret mais futuriste, le Svalbard Global Seed Vault ne laisse apparaître de lui qu’une porte bleutée mystérieuse, hypnotisante.

Svalbard : pour l'humanité ou pour les semenciers ?

Le Svalbard Seed Vault est né dans l’esprit d’un scientifique américain, Cary Fowle. Son ambition de départ était hors norme : stocker, et réaliser une "copie de sauvegarde", de toutes les semences vivrières de la planète afin d’en préserver la biodiversité en péril.

Un projet qui, dans notre esprit, fait écho à La nuit des temps de Barjavel. Dans ce roman de science-fiction, un groupe de scientifiques tombe sur une sphère en or, un globe aux lignes parfaites, logée dans la glace au Pôle Sud. à l’intérieur, ces chercheurs du XXe siècle découvrent une femme et un homme, gelés ici depuis une éternité, en témoignage et survivance d’une civilisation disparue, après une catastrophe écologique. Deux êtres, semblables à deux graines, parfaites, programmées pour se réveiller, transmettre une richesse disparue et reconstruire l’humanité.

Le Svalbard Seed Vault, c’est cette belle idée : regrouper des graines de plantes qui racontent la biodiversité de la planète, les mettre en état de grand sommeil sous la glace afin de pouvoir les ré-utiliser en cas de guerre ou de catastrophe écologique, en cas de disparition de leurs sœurs restées dans la terre de leur pays d’origine.

Lorsque nous y pénétrons pour y tourner notre documentaire, le mythe de La Belle au Bois dormant va pourtant fondre sous nos questions et notre enquête. Roland Von Botmer est le gardien du temple : l’homme qui supervise l’acheminement des graines au Svalbard Seed Vault. Trois fois par an, il ouvre la porte à de nouvelles recrues - ce jour-là des graines de la Syrie en guerre - et aux journalistes. Mais lorsque nous lui demandons si les graines qu’il entrepose pourront germer dans 200 ans, il bafouille un peu : « Non, enfin oui, enfin nous ne savons pas exactement »… C’est tout le problème du Svalbard. Ce ne sont pas les graines qu’il renferme dont les hommes pourront se servir de manière certaine en cas de disparition de ces semences dans leur région d’origine, mais de leurs gènes. Il a beau faire -18° dans la chambre forte où sont entreposées les graines, nous sommes à l’affût, et cet aveu d’ignorance quant au réveil des belles endormies nous interloque.

Une autre caractéristique nous alerte : parmi les co-fondateurs du projet, on trouve quelques entreprises privées bien connues dans le monde des semences : Syngenta et DuPont Pioneer. En off, un salarié du Svalbard nous confie qu’il n’aurait pas été question d’accepter une participation de Monsanto, pour des raisons d’image. Mais Syngenta est-il si différent de Monsanto ?

Cette multinationale suisse (aujourd’hui rachetée par la Chine !) est le leader mondial de l’agrochimie, de la production de semences industrielles, et de produits chimiques aujourd’hui mis en cause pour leur impact sur notre santé et notre environnement. Son produit phare, le Cruiser, est incriminé dans la disparition des abeilles. Peut-on alors croire que Syngenta cherche à protéger la biodiversité à travers son financement du Svalbard Seed Vault ?

D’ailleurs, chez Monsanto, dont nous avons pu visiter une usine de production de semences de maïs, lors du tournage de La guerre des graines, les semences de maïs étaient recouvertes d’un insecticide de la marque Syngenta. Les grands semenciers travaillent main dans la main et les graines qu’ils commercialisent sont dépendantes des engrais et pesticides qu’ils vendent aussi. En réalité, la semence n’est que le produit d’appel, le premier maillon de la chaîne, ou plutôt d’un redoutable engrenage. Les deux tiers des bénéfices de ces entreprises se font sur la vente de ces produits chimiques.

D’ailleurs, si Monsanto n’apparaît pas officiellement parmi les mécènes du Svalbard Seed Vault, la multinationale y est présente en filigrane : à travers la fondation Bill et Melinda Gates, qui est l’un des actionnaires de Monsanto.

Or le Svalbard n’est pas une banque de graines vivantes. C’est une banque hors-sol, une banque de gènes. Roland Von Botmer ne s’en cache pas. Les États dépositaires des graines du Svalbard sont-ils dotés de technologies génétiques avancées afin de pouvoir fabriquer de nouvelles graines à partir de ces gènes ? Ne devront-ils pas se tourner vers les mécènes privés du Svalbard, issus de l’industrie semencière, très avancés en matière de manipulation génétique pour pouvoir exploiter cette richesse en urgence ?

Roland Von Botmer nous assure que Monsanto ne peut pas mettre la main sur ces graines. Seuls les banques de graines nationales ou instituts de recherche des pays dépositaires qui les envoient peuvent en disposer. C’est écrit dans les statuts du projet. Mais à l’heure des débats autour du TAFTA, accord de libre-échange transatlantique, et au regard des incessantes tentatives de l’industrie semencière pour modifier les lois qui régissent l’accès libre aux semences, nous ne pouvons que nous poser la question : le Svalbard Seed Vault ne risque-t-il pas un jour d’être privatisé ?
En quittant la chambre froide et ses 830 000 échantillons actuels de semences, le Svalbard Seed Vault nous apparaît alors dans toute sa controverse : un congélateur géant au beau milieu d’une zone polaire incarne-t-il une solution au service des paysans du monde entier, ou la mainmise d’un groupe d’industriels ? DuPont Pioneer, Syngenta et Monsanto sont les architectes de l’extension de la monoculture, une pratique responsable de la destruction de la biodiversité dans le monde. En 100 ans, 75% des variétés cultivées ont disparu. Sans l’idéologie de la monoculture, ce sarcophage, imaginé pour lutter contre l’érosion de la biodiversité, n’aurait pas été nécessaire. Pourquoi ces multinationales, qui continuent de promouvoir la monoculture, ont-elles été admises à participer à un tel projet ? S’il s’agit de contrer l’érosion de la biodiversité, pourquoi ne pas leur demander de s’engager à abandonner la promotion de la monoculture ?

Les graines endormies du Global Seed Vault sont notre patrimoine vivant commun. Nous, citoyens, devons rester vigilants quant à l’utilisation qui en sera faite. Face à cette biodiversité congelée très controversée, la préservation de la biodiversité vivante reste nécessaire. Elle se joue dans les champs de nos agriculteurs, et dans leur liberté à échanger et re-semer librement leurs graines.

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