mercredi 2 février 2005
LE MONDE | 01.02.05 - Pionnier, en France, du combat contre les OGM, il est l’archétype de l’écologiste actuel. Sans idéologie, mais avec détermination. Avec son allure d’étudiant attardé et sa tête de savant Cosinus, Arnaud Apoteker n’en impose pas. Sa voix est précise, mais affable, le sourire revient sans cesse sur son visage, et il est capable de se transformer en bavard impénitent. Mais la douceur réelle de l’homme recouvre une détermination sans faille.
Il a un but : casser l’industrie transgénique. Et, de fait, il est une des principales bêtes noires des promoteurs des OGM (organismes génétiquement modifiés). Depuis 1996, son action a été déterminante pour contrarier leur expansion. Le voilà engagé, avec Greenpeace France - dont il dirige la campagne contre les OGM -, dans une bataille qui pèse des milliards d’euros : bloquer ou réduire les importations de soja transgénique.
Mais le personnage est aussi l’archétype de l’écologiste actuel : nourri de la volonté de changer le monde sans avoir versé dans l’idéologie marxiste, ouvert sur la société sans renier ses convictions, menant une existence austère sans renoncer aux plaisirs de la vie ni à l’amitié.
Signe de son habileté, on a du mal à trouver un de ses adversaires qui en dise du mal. « J’ai un respect profond pour l’homme, dit Jean-Yves Le Déaut, député (PS) qui défend les OGM. C’est un scientifique, et il sait de quoi il parle. » Louis-Marie Houdebine, chercheur à l’Institut national de recherche agronomique (INRA) et zélateur de la transgenèse, le décrit comme « parfaitement courtois et gentil. Il fait partie des gens avec qui l’on peut discuter, et il ne triche pas ». Même son de cloche ailleurs : l’homme est ouvert et compétent. Mais déterminé : « Il a une mission à remplir, dit Louis-Marie Houdebine. Son combat contre les OGM participe de sa volonté de changer le monde. »
Arnaud Apoteker a passé son enfance au Vésinet (Yvelines), où ses parents occupaient, avec leurs deux garçons, un minuscule appartement dans un des rares immeubles populaires de cette banlieue chic. Il découvre l’environnement par la lecture du Rapport du Club de Rome, publié en 1972 : « Les dates annoncées de l’épuisement des ressources étaient fausses, mais l’analyse reste pertinente pour ce qui est de l’idée de finitude de la planète. » Après le bac, en 1973, il commence à étudier, à l’université Paris-VII, la discipline toute neuve, dans ces années de découverte de l’écologie, des « études du milieu ».
Apoteker se retrouve dans la campagne présidentielle de René Dumont, puis à un rassemblement pour fonder un parti écologiste à Montargis. Mais un rhume des foins incoercible - le comble pour un écologiste - met un terme à ses velléités politiques. Il a des amis trotskistes, mais ne se reconnaît pas dans le marxisme.
D’ailleurs, il n’y a alors rien du militant chez ce garçon qui aime la musique, les copains et, surtout, la moto, qu’il enfourche en blouson de cuir pour partir en virée au Maroc ou en Grèce. Cela ne l’empêche pas d’obtenir brillamment maîtrise et DEA, puis, en 1981, de soutenir une thèse de 3e cycle sur « l’influence de l’élévation de la température sur les réactions de biodégradation ». Doté d’une bourse de recherche, il part à l’université d’Arizona faire un post-doc. « Les Etats-Unis, qui restaient fortement marqués par le phénomène hippie, étaient alors très agréables. Et j’y ai découvert la nature en marchant dans le désert, en allant dans les réserves indiennes ou au Mexique. »
Le virus de l’aventure l’a saisi, et il parcourt l’Amérique centrale jusqu’au Brésil pendant huit mois : « Un voyage fantastique, comme tout le monde devrait en faire. » Il vit ensuite plusieurs années en Bolivie, qu’il a profondément aimée. Mais sa compagne est revenue en France, un enfant s’annonce, et Arnaud retourne au bercail.
Le hasard le conduit à Greenpeace France. Son profil séduit : « J’étais scientifique, mûri, et sans plan de carrière. » Et le voilà embarqué en 1990 dans l’organisation écologiste, dont la réputation en France est alors mauvaise. « Il était inimaginable de parler à quelqu’un d’un cabinet ministériel ou d’une entreprise. Leur mépris à notre égard était total. »
Il travaille sur les pesticides et les baleines, il participe à la campagne contre les essais nucléaires, en 1995. Mais, depuis quelques années, Apoteker est de ceux qui ont repéré l’émergence des OGM. La culture a commencé aux Etats-Unis, et les premières importations doivent arriver en Europe à l’automne 1996.
Avec d’autres militants convaincus de l’importance du sujet, Apoteker convainc Greenpeace de se mettre en branle pour s’opposer à cette technologie. L’opération, lancée en novembre, se révèle un succès : dans tous les coins de l’Europe, l’association mène des actions spectaculaires qui accrochent l’attention d’une opinion publique traumatisée par la crise de la vache folle au printemps précédent.
Les OGM deviennent l’enjeu d’une bataille environnementale majeure. Consommation et culture sont bloquées en Europe. Apoteker en est un des principaux acteurs : son sens de la pédagogie et sa gentillesse innée réussissent à merveille auprès des médias, des politiques et au cours des meetings de province qu’il multiplie sans compter.
Peut-être la vie de militant professionnel lui pèse-t-elle parfois. Non pas pour son austérité (son salaire est de 2 100 € ) - « Du moment que j’ai de quoi vivre sans me priver, ça va bien. » Mais par ce qu’elle implique : un engagement permanent, la difficulté d’avoir une vie personnelle, l’exposition aux feux de la rampe, entrave aux relations simplement amicales.
Mais il ne risque pas de fléchir pour autant. Il n’a pas hésité à tenter l’abordage d’un cargo chargé de soja transgénique, le Golden-Lion : le 25 janvier, il était dans des creux de plusieurs mètres au côté de José Bové, et il poursuit ces jours-ci sa campagne à terre. « L’industrie des OGM est chancelante, dit-il. Le coup de grâce serait de lui fermer la filière de l’alimentation animale. »
Hervé Kempf
1956 Naissance à Boulogne-sur-Seine
1981 Doctorat et départ aux Etats-Unis
1990 Rejoint Greenpeace France
1996 Lancement de la campagne d’opposition aux OGM
Voir en ligne : L’article dans lemonde.fr
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