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>Journal
>n°107, novembre / décembre 2010
Six académies nationales indiennes ont publié, en septembre 2010, un rapport sur les cultures transgéniques. Ce rapport, en forme de plaidoyer en faveur des PGM, apparaît dans le débat alors que le gouvernement a décrété, voici quelques mois, un moratoire sur l’aubergine transgénique Bt. Cette situation illustre la bataille qui a cours chez ce géant de l’Asie où se relayent les annonces en faveur et contre les PGM, expliquant probablement qu’aujourd’hui, une seule plante GM est commercialement autorisée et effectivement cultivée, le coton Bt insecticide. Comme nous allons le voir, la situation indienne ressemble à un grand écart permanent où, selon les rapports de force, l’une ou l’autre des parties prend le dessus. Surtout, le développement des biotechnologies semble être autant, si ce n’est plus, le fait du secteur public que du secteur privé, différence importante avec les Etats-Unis ou l’Europe. Dans son rapport annuel 2009-2010, le ministère indien de l’Agriculture et de la Coopération présente l’agriculture comme « la planche de salut de l’économie » indienne (la production agricole indienne 2008-2009 représentait 15,7% du PIB, 10,2% des exportations mais surtout 58,2% des emplois indiens). L’agriculture indienne fournit un emploi sur deuxEn regardant les objectifs fixés pour 2010 dans ce rapport, la canne à sucre apparaît comme la principale culture avec 340 millions de tonnes prévues ; puis vient le riz (100 Mt), le blé (78,5 Mt), le maïs (20,5 Mt)... Le coton, 7° production agricole avec 4,5 millions de tonnes, est réparti dans neuf Etats : le Maharashtra - un tiers des surfaces indienne de coton à lui tout seul -, le Gujarat, le Punjab, l’Andhra Pradesh, le Karnataka, le Madhya Pradesh, l’Haryana, le Rajasthan, et le Tamil Nadu. C’est la seule plante génétiquement modifiée autorisée commercialement. Elle est l’objet d’un programme spécial visant à augmenter la production et la productivité, avec la fourniture de semences certifiées de variétés et d’hybrides déjà cultivés, le transfert de technologies au travers de démonstrations et formations, la gestion intégrée des maladies et ravageurs pour la protection végétale, et la fourniture de matériels agricoles. L’Inde est par ailleurs soucieuse de renforcer sa « sécurité alimentaire nationale », via un programme, mis en place depuis 2007, qui vise à encourager l’adoption de variétés hybrides et à fort rendement, de techniques de conservation des ressources, et l’amélioration du labour... Mais c’est au chapitre semences que le terme « biotechnologie » apparaît pour la première (et dernière) fois dans le rapport du ministère, en tant que voie explorée pour améliorer la production de semences de qualité. Une seule culture commerciale autorisée : le cotonSelon le système indien d’information sur les recherches sur les OGM (Igmoris, Indian GMO research information system), les essais en champs de 2010 concernent onze plantes et quatre caractéristiques : pastèque, tomate, papaye et arachide pour des résistances à des virus ; riz, chou-fleur et chou, canne à sucre, maïs et coton pour des caractères insecticides ; sorgho et arachide pour une tolérance abiotique et au stress hydrique ; maïs pour une tolérance aux herbicides. Les structures conduisant ces essais sont des entreprises privées (Dupont, Bayer, Nuhems, Monsanto, Pioneer, Dow Agroscience, Syngenta) et des instituts de recherche indiens (Indian Institute of Horticultural Research, Central Research Institute for Dryland Agriculture, University of Agricultural Sciences). Il faut noter qu’en 2010, sur les douze dossiers d’essais en champs, sept sont conduits par des instituts de recherche publics indien et deux par un institut international. Les entreprises privées ne sont donc pas les principaux acteurs des essais 2010. Cette tendance confirme celle des deux dernières années, le rapport public / privé dans le nombre de dossier s’équilibrant puis s’inversant : 1 pour 5 en 2008 ; 1 pour 1 en 2009 ; 7 pour 3 en 2010. Derrière ces instituts publics se trouve le département des biotechnologies, sous tutelle du ministère de l’Agriculture, qui appuie financièrement et techniquement des projets de recherche dans le domaine des biotechnologies, dont la transgénèse. Ce département pourrait devenir la clef de voûte de la procédure d’autorisation des PGM en Inde, ce qui suscite une forte opposition. Une législation indienne en pleine évolutionLe 5 décembre 1989, le ministère de l’Environnement et des Forêts a publié le texte de référence qui gère les OGM dans toutes leurs dimensions (expérimentale et commerciale). Ce texte, dont le titre complet est « Règles de production, utilisation, importation, exportation et stockage de micro-organismes à risque / organismes génétiquement modifiés ou cellulaires », a été adopté dans le cadre de la loi de Protection de l’Environnement qui date de 1986. Il a mis en place les six comités qui s’occupent du dossier des PGM, chapeautés par trois ministères : le Ministère des Sciences et Technologies, le ministère de l’Environnement et des Forêts et le Ministère de l’Agriculture. Le Comité d’Evaluation du Génie Génétique (GEAC), en charge des autorisations expérimentales et commerciales, est l’organe qui occupe une place centrale dans les autorisations des PGM en Inde. S’il apparaît comme l’équivalent de l’Agence Européenne de Sécurité des Aliments (AESA), son rôle va plus loin que cette dernière puisqu’il délivre lui-même les autorisations ! Sauf en 2010, avec le cas de l’aubergine Bt (cf. supra). Pour les évaluations conduites par le GEAC avant autorisation, le système indien reposait sur le principe du cas par cas (par événement et par variété) jusqu’en 2009. Cette année-là, le GEAC proposait, pour le coton uniquement, et pour réduire son travail, un mécanisme d’autorisation événement par événement. Tout nouveau dossier pour toute nouvelle variété de coton GM se voit donc allégé des analyses de biosécurité si les variétés impliquées contiennent un des évènements déjà évalués et autorisés par le GEAC dans une variété de coton ! Après évaluation, le GEAC consulte le public puis, en bout de course, décide d’autoriser ou non commercialement une PGM. Une très forte résistance de la société civileLa forte mobilisation contre les PGM est le fait d’agriculteurs, d’associations, et parfois de simples citoyens emblématiques. Côté agriculteurs, le paysage indien a été et est toujours animé, notamment, par la polémique des suicides d’agriculteurs liés ou non aux échecs des cultures de coton Bt. Des manifestations sont également organiséespour s’opposer à des autorisations ou des essais en champs, comme récemment au Tamil Nadu avec une manifestation organisée par « l’Alliance pour une Alimentation Saine » ou dans le Madhya Pradesh. D’autres manifestations se sont voulues plus marquantes comme en 2006, avec un essai en champ de riz GM à Haryana, appartenant à Mahyco, brûlé par des membres du syndicat Bhartiya Kisan Union (BKU) ou un essai en champs de riz GM Bt situé à Ramanathapuram (Alandurai Taluk) détruit par 200 agriculteurs du Tamil Nadu Farmers Association. Nombreux semenciers : publics et privés, nationaux et internationauxL’Inde dispose de nombreuses entreprises semencières, instituts de recherche et entreprises non indiennes, investis dans le domaine des biotechnologies et plus précisément, celui des PGM. Parmi ces acteurs, les entreprises étrangères comme Monsanto, Dow Agroscience, Syngenta ou encore Limagrain (cf. encadré p.6) occupent une place importante, comme souvent dans ce dossier. Nous l’avons déjà vu, Monsanto est également présente en Inde via sa filiale Mahyco. L’entreprise vient, en 2010, d’alimenter le débat en critiquant elle-même un de ses produits en reconnaissant que le coton Bt Bollgard I n’était plus efficace contre un ver du coton qu’il était pourtant sensé tuer. Mea culpa ? Pas tout à fait, puisque cette annonce amorce en fait la promotion du coton Bt Bollgard II ! Mais selon un article du Times of India : le ministère de l’environnement estimait surtout que l’entreprise « ne serait pas très encline à continuer avec ce coton monotransgénique [la variété actuelle Bollgard I], une décision de justice lui imposant de vendre cette variété de coton Bt à un prix plus bas ». Nationalement, plusieurs entreprises indiennes sont parties prenantes du dossier comme Nunhems India, Bejo Sheetal Seeds ou encore JK Agrigenetics qui développent chou-fleurs et choux, aubergines et cotons GM. Enfin, les instituts de recherches publics ne semblent pas en reste puisque plusieurs d’entre eux participent également aux essais en champs comme la liste citée en début d’article en témoigne. Les zones sans OGMOn l’a vu, certains Etats se déclarent entièrement ou partiellement zone sans OGM. Ainsi, le Kerala est déclaré sans OGM depuis 2007. Fin 2008, le ministre de l’Agriculture du Kerala a confirmé d’ailleurs le refus d’autoriser des essais en champs de PGM afin de protéger les variétés locales, qui s’exportent vers l’Europe, visant surtout aubergine et riz. En 2006, l’Etat d’Uttaranchal décrétait un moratoire sur les nouvelles autorisations de PGM pour préserver l’image de l’Etat où l’agriculture biologique est importante. Dans l’Etat du Madhya Pradesh, plus de 1500 agriculteurs ont manifesté en 2009 pour protester de manière non violente contre un essai en champ de maïs GM et pour demander au gouvernement de cet Etat de proclamer le Madhya Pradesh sans OGM. Quand ce ne sont pas les Etats, les villages ou regroupements de villages se positionnent de manière non législative mais concrète. Ainsi, dans l’Etat d’Orissa, en 2009, 700 représentants de gouvernements locaux pouvant rassembler plusieurs villages, se sont engagés à ne pas cultiver d’OGM, soit 1727 villages. Fin 2006, en Andhra Pradesh, c’était le village d’Enabavi qui se déclarait zone sans OGM et produits chimiques. Au final, ce sont sept Etats sur vingt-huit qui ont adopté des politiques de zones sans OGM, au niveau de l’Etat lui-même (Kerala, Uttaranchal et Orissa), ou au niveau de villages (Andhra Pradesh, Karnataka, Maharashtra, Tamil Nadu & Uttar Pradesh).
L’auteur remercie pour leur aide : Sangita Sharma et Devinder Sharma. |
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