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Dans le cadre d’un de ses dossiers thématiques, l’association GRAIN a choisi d’aborder un aspect peu connu de la réglementation sur les relations commerciales entre deux pays, les accords bilatéraux. Ces derniers peuvent intervenir dans le champ du commerce des PGM lorsqu’ils concernent le domaine agricole et être force de loi prioritaire sur les accords internationaux. Inf’OGM fait le choix d’en publier une version française raccourcie afin d’assurer aux lecteurs une vision la plus complète possible sur les réglementations commerciales touchant aux PGM. Partout dans le monde, le recours aux instruments des accords bilatéraux de commerce pour ouvrir, de force, les marchés aux cultures Génétiquement Modifiées, s’intensifie. Ce dossier examine en particulier la manière dont les négociants en céréales et oléagineux du monde, qui représentent la majeure partie de la production et de la commercialisation de cultures GM aujourd’hui, se servent de ces accords de commerce bilatéraux pour empêcher les pays de construire des cadres réglementaires forts en matière de biosécurité. Les multinationales veulent des normes internationales faibles et sans surprise qui ne restreignent pas le commerce de leurs produits, qu’ils soient Génétiquement Modifiés (GM) ou non. Mais la résistance de la société à l’alimentation GM engendre toutes sortes de complications. De la prolifération des “zones sans PGM” locales et des boycotts des produits GM par les consommateurs aux législations nationales et mêmes locales sur l’étiquetage, le paysage des réglementations sur la biotechnologie agricole est en constante fluctuation, entraînant des conséquences directes sur les résultats financiers des entreprises. La situation est particulièrement problématique pour le petit cartel qui contrôle le commerce mondial des céréales. Ces entreprises agissent donc avec les entreprises de semences GM et de pesticides, faisant pression partout où elles peuvent, dans les tribunes multilatérales et, de plus en plus, par le biais des circuits bilatéraux. L’utilisation croissante des espaces bilatéraux comme moyens d’exercer une pression politique n’est pas réservée à la biotechnologie agricole. Ces accords de commerces bilatéraux remplissent le vide laissé par l’échec des pourparlers sur le commerce mondial à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Grâce à eux, les entreprises obtiennent un accès direct aux coulisses des gouvernements étrangers, soutenus par le poids politique que représente le drapeau de leur pays. Les dispositions qui en résultent servent inévitablement deux besoins de base des entreprises : une propriété renforcée sur les actifs (droits de propriété intellectuelle, droits des investisseurs) et des normes réglementaires taillées sur mesure pour leurs intérêts (normes sanitaires et de sécurité). Ce dossier analyse comment et pourquoi les entreprises comptent de plus en plus sur l’arène du commerce bilatéral pour façonner les réglementations sur les produits alimentaires GM. Ceux qui tirent les ficellesUne poignée d’entreprises contrôle le commerce mondial des principales cultures agricoles du monde. Trois entreprises : Cargill (Etats-Unis), Archer Daniel Midland (Etats-Unis) et Louis Dreyfus (France), contrôlent 80% du commerce mondial des céréales. La concentration est particulièrement prononcée pour les trois principales cultures GM commercialisées dans le monde entier : le maïs, le soja et le colza. Le commerce mondial du soja est dominé par seulement quatre entreprises : Bunge, Cargill, ADM et Dreyfus [1]. Quand les gens pensent à l’alimentation GM, ils pensent à Monsanto. Mais les négociants en céréales, qui achètent et vendent les récoltes, sont tout aussi impliqués et exercent en fait une influence beaucoup plus importante. Les cultures GM encouragent l’expansion de l’agriculture d’exportation, notamment les cultures GM de “première génération”, transformées pour produire des insecticides et tolérer les herbicides. Cependant, le développement des cultures GM tel qu’il a actuellement lieu comportent des inconvénients pour ces entreprises. Le rejet général de l’alimentation et de l’agriculture GM a conduit à la création de marchés séparés pour les produits alimentaires sans PGM et à la promulgation de lois régissant le commerce des produits GM. Cela a généré du chaos et de l’imprévisibilité, deux des situations que les entreprises haïssent le plus, dans la chaîne mondiale des matières premières alimentaires. La solution pour sortir facilement de ce désordre serait bien sûr que les négociants en céréales et en oléagineux abandonnent leur soutien aux cultures GM. Leur pouvoir est tel qu’ils pourraient mettre fin à la production de cultures GM du jour au lendemain s’ils refusaient simplement de s’en occuper. Mais, pour ces entreprises, les espoirs de gains à long terme tirés des cultures GM éclipsent les inconvénients. C’est pourquoi les négociants s’associent avec leurs homologues de l’industrie des intrants agricoles : Monsanto, Syngenta, DuPont et Bayer, et mettent tout leur poids pour trouver une autre solution qui maintiendra le commerce mondial ouvert aux produits GM. OMC contre CBD : quelles normes de sécurité ?La stratégie des négociants en céréales et oléagineux et des industries de biotechnologie, formant ensemble le lobby des PGM, est apparue pour la première fois à l’OMC avec la promulgation de l’Accord sanitaire et phytosanitaire (ASP - connu aussi sous son sigle anglais SPS, cf. encadré ci-dessous). Avec cet accord, les gouvernements ne peuvent pas limiter la manipulation, le transport et l’empaquetage des produits alimentaires GM pour des raisons de sécurité ou de santé à moins qu’ils n’aient une “base scientifique” suffisante leur permettant de prendre cette mesure. Cela vient du fait que l’ASP est basé sur le principe mis en avant par les Etats-Unis que tout produit GM devrait être considéré comme “équivalent en substance” à son homologue non-GM sauf preuve du contraire, les considérations sociales, culturelles ou économiques étant jugées non scientifiques. Ce cadre donne à l’industrie un contrôle total car les entreprises disposent des scientifiques pour définir la “base scientifique” pouvant justifier une restriction sur le commerce des PGM, et de la machinerie des relations publiques pour communiquer et faire de la publicité pour leurs découvertes. De plus, l’ASP est soumis à l’ensemble des réglementations de l’OMC en matière de résolution de différend, ce qui peut porter gravement préjudice à une nation. Par exemple, si un membre de l’OMC adopte une législation d’étiquetage des produits alimentaires contenant des PGM et que la “base scientifique” de cette législation est jugée faible par l’OMC, il pourrait se retrouver condamné et sanctionné. La simple menace de sanctions commerciales à travers l’OMC a poussé le Sri Lanka, la Bolivie, la Croatie et, plus récemment, l’Inde, à faire marche arrière dans l’application de leurs réglementations sur l’étiquetage des PGM [2]. Les restrictions de l’Union européenne sur les cultures GM ont été aussi jugées comme “non scientifiques” par les Etats-Unis, sans conséquence à ce jour. Accord Sanitaire et Phytosanitaire - Protocole de Biosécurité
ASP : Texte faisant partie du traité instituant l’OMC et entré en vigueur en janvier 1995, l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires définit les règles fondamentales concernant l’innocuité des produits alimentaires, ainsi que les normes sanitaires pour les animaux et les végétaux. Il permet aux pays d’établir leurs propres normes mais il dispose aussi que les réglementations doivent avoir un fondement scientifique. Une partie de ce fondement scientifique est, pour les OGM, l’équivalence en substance.
PBS : Le protocole sur la biosécurité (ou Protocole de Carthagène) est un accord international fondé sur le principe de précaution, visant à sécuriser les transferts internationaux, la manutention et l’utilisation des PGM. Instaurant une procédure d’information, il permet à un pays importateur de refuser une cargaison de semences ou de produits alimentaires GM en invoquant, mais en le justifiant, le principe de précaution. Adopté à Montréal le 29 janvier 2000, il est entré en vigueur le 11 septembre 2003. Si l’OMC a son Accord sanitaire et phytosanitaire (ASP), la Convention sur la diversité biologique a elle son Protocole de biosécurité (PBS) (cf. encadré ci-dessous). La règle de base du Protocole de biosécurité est le “principe de précaution”. Cela veut dire que si les conséquences potentielles de l’introduction d’une PGM sont graves ou irréversibles, en l’absence de certitude scientifique totale, la charge de la preuve incombe à celui qui veut commercialiser cette PGM. Les deux accords sont par conséquent diamétralement opposés. Alors que l’ASP est idéal pour le lobby des PGM, le Protocole contient toutes sortes de pièges pour ces entreprises. Le lobby des PGM a donc fait tout son possible pour amoindrir le Protocole de Biosécurité et assurer que l’Accord sanitaire et phytosanitaire de l’OMC soit la principale référence pour le commerce international des PGM. C’est dans ce contexte que les accords de commerce bilatéraux conclus en dehors de l’OMC se sont multipliés. Le lobby des PGM a obtenu exactement ce qu’il voulait pour en faire un élément crucial de sa stratégie. Il y est parvenu, car pratiquement tous ces accords renforcent la suprématie de l’ASP au détriment du Protocole de Biosécurité [3]. Ce lobby a été fortement stimulé en mars 2006 quand les parties au Protocole de Biosécurité ont accepté que les pays signataires du Protocole soient dispensés de la documentation requise par le Protocole pour le commerce de produits GM s’ils ont conclu des arrangements bilatéraux ou régionaux séparés avec des pays non parties au Protocole, comme les trois principaux exportateurs de PGM du monde : les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine (cf. encadré). Avec cette concession, la porte est désormais ouverte à un assaut de pressions bilatérales pour rendre illégales toutes restrictions sur le commerce des PGM. La tyrannie bilatérale à l’œuvreUn exemple en provenance d’Inde peut aider à prendre la mesure des discussions bilatérales. Le 4 avril 2006, le Ministre indien du Commerce Kamal Nath a, dans un amendement à la Loi nationale relative au commerce extérieur, adopté des règlements demandant aux importateurs de déclarer, de certifier et d’obtenir une autorisation d’importation pour tout produit contenant des PGM, réaffirmation d’une loi existant dans les textes depuis 1989. Cette décision avait de quoi inquiéter, l’Inde étant le deuxième plus gros importateur d’huile de soja. L’industrie du soja a immédiatement averti que la nouvelle loi stopperait les importations et mènerait à une pénurie d’huile domestique, malgré l’existence des huiles de moutarde et de palme qui se trouvaient facilement sur le marché et bien que les exportations indiennes de soja non transgénique atteignaient des niveaux record [4]. La première victoire des négociants fut un sursis du Comité d’évaluation du génie génétique (GEAC), le 2 mai 2006, leur donnant le droit d’importer de l’huile de soja transgénique à titre provisoire à condition qu’ils indiquent aux autorités compétentes le pays d’origine de l’homologation et les résultats des tests. Le 8 mai, le Directeur général du commerce extérieur suspendait l’application de l’amendement à la loi jusqu’au 7 juillet, puis reculait de nouveau cette date limite à deux reprises jusqu’en mars 2007, dans l’attente de sa révision et ce, sans évoquer de raison [5]. Bulldozers bilatérauxLes efforts déployés pour réglementer les produits alimentaires GM par des instruments bilatéraux ne sont pas un cas isolé. Il existe plus de 2 200 traités bilatéraux d’investissement en vigueur et le nombre d’Accords de libre-échange (ALE) augmente chaque mois. Le commerce agricole est un aspect important de ces ALE. Le lobby des PGM a ces contrats à son ordre du jour et commence à intervenir plus rapidement et fermement en ce sens [10]. Le sabotage du Protocole de Biosécurité
L’article 18.2a du Protocole de biosécurité apparaît comme une concession de dernière minute faite aux pays exportateurs de PGM puisqu’il permet aux négociants en céréales de commercialiser leurs cargaisons en vrac de produits agricoles contaminés par les PGM, si elles portent l’avertissement “susceptibles de contenir des PGM”. La Coalition internationale du commerce des céréales (IGTC - regroupement des principaux négociants en céréales et oléagineux et de l’industrie des biotechnologies) déclarait que les exigences de documentation établies par le Protocole étaient difficilement applicables et a toujours considéré les accords bilatéraux comme un moyen de contrer toute exigence de documentation trop précise. En 2003, Dennis Stephens, de l’IGTC, encourageait les exportateurs de PGM à utiliser l’Article 24 du Protocole qui porte sur les droits des parties à conclure des “accords et arrangements de libre-échange” avec les pays non-parties [14].
Aux Etats-Unis, le Congrès demande au Président américain de consulter les groupes des entreprises dans le cadre de son autorité sur les “procédures de négociation accélérée”. Mais le lien se prolonge jusqu’au niveau d’entreprises spécifiques. Comme David Spooner du Département du Commerce des Etats-Unis l’a déclaré à Monsanto en mai 2006, “Nous sommes tout à fait capables de promouvoir des sociétés ou industries particulières auprès des gouvernements étrangers” [18]. L’ironie dans le cas de BIO réside dans le fait qu’elle exprime les objectifs des négociations des Etats-Unis en vue d’un accord de commerce bilatéral donné, alors même que ses membres sont des entreprises de biotechnologie issues de 33 pays. Cela comprend la Malaisie, la Russie et la Corée, pays avec lesquels les Etats-Unis sont en train de négocier des accords commerciaux. C’est pourquoi, au moment où BIO soutient le gouvernement des Etats-Unis sur les accords ALE entre les Etats-Unis et la Malaisie, la question se pose de savoir si c’est le membre de la Malaisie, appartenant et dirigé par le gouvernement malais, qui parle ou si ce sont juste les sociétés états-uniennes. Surveiller les accords bilatéraux pour éviter les PGMIl est évident que le lobby des PGM ne mettra jamais tous ses œufs dans le même panier. Les entreprises, tout comme les gouvernements, ont plus d’une carte dans leur manche pour obtenir ce qu’elles veulent. Leurs efforts pour alléger au maximum la réglementation régissant le commerce des semences et de l’alimentation humaine et animale GM en sont un exemple. L’ASP de l’OMC permet d’avoir une ligne politique de base de “non intervention” dans laquelle sont clairement engagés les Etats-Unis en particulier, mais aussi l’UE, le Canada et d’autres pays actifs sur le front des accords ALE bilatéraux. Le Protocole de biosécurité, qui autorise des règlements plus interventionnistes, est un problème pour l’industrie des biotechnologies, c’est pourquoi, comme nous l’avons vu, il a été habilement affaibli par de nouvelles dispositions qui permettent aux parties de l’ignorer si elles ont signé un accord bilatéral sur la même question. Cela ne veut pas dire que toutes les décisions politiques en matière de biosécurité vont désormais être transformées en accords bilatéraux. Les entreprises et les gouvernements des pays exportateurs de PGM utiliseront toujours simultanément autant d’instruments et de tribunes que possible. Mais avec une OMC où il ne se passe rien et le Protocole de la CBD désormais dépouillé de son indépendance, les accords de commerce bilatéraux sont de toute évidence en train de devenir des voies bien plus importantes pour les pays industrialisés de réduire au minimum les réglementations de biosécurité dans les pays en développement. C’est encore plus évident au sein des ALE Nord-Sud.
Traduction : Christine Domerc, BEDE
Le Centre Africain de Biosécurité a été créé en réponse au besoin urgent de traiter les risques réels et potentiels posés par l’ingénierie génétique en Afrique et fait campagne pour que les OGM soient soumis à des mesures plus sévères de biosécurité. [1] “Food Inc. : Corporate concentration from farm to consumer”, B. Vorley, UK Food Group, Oct. 2003 [2] http://www.bilaterals.org/article.p... [3] http://www.bilaterals.org/article.p... [4] http://www.gmwatch.org/archive2.asp... [5] “India suspends rule on GM imports until end-March”, Reuters, 21 juillet 2006 [6] http://www.fas.usda.gov/itp/us-indi... [7] http://docsonline.wto.org/imrd/dire... et “GM ALERT : US Using WTO to Push GM Food into India”, Forum for Biotechnology & Food Security, New Delhi [8] http://ustr.gov/assets/Document_Lib... [9] Lettre de Gary Martin, directeur général de l’Association Nord américaine d’exportation de céréales, à Gloria Blue, Secrétaire exécutive du bureau USTR, 15 septembre 2004. [10] http://www.bilaterals.org/IMG/pdf/P... [11] http://www.bilaterals.org/article.p... [12] http://www.bilaterals.org/IMG/pdf/2... et http://ftamalaysia.org/article.php?... [13] Lettre de James Greenwood, directeur général de BIO, au Comité des finances du Sénat et à la Chambre du Comité sur les techniques et moyens concernant les négociations avec la Fédération de Russie sur son entrée à l’OMC, 9 juin 2006. [14] “Cartagena Protocol on Biosafety : From Negotiation to Implementation”, D. Stephens, CBD, non daté mais antérieur au 23-27 février 2004. [15] “The North American Free Trade Agreement Commission for Environment Cooperation (NAFTA CEC), recommendations versus the US-Canada-Mexico trilateral agreements : implication for the implementation of Article 18 of the Biosafety Protocol”, http://www.greenpeace.org [16] http://www.bilaterals.org/article.p... [17] http://www.naega.org/images/IGTC%20... [18] http://www.agribusinesscenter.org/h... [19] http://www.evatt.labor.net.au/publi... [20] http://www.bilaterals.org/article.p...
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