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>Arbres transgéniques
TELECHARGEMENT GRATUIT DU DOSSIER Dispersés dans un verger des Carpates de la station expérimentale de Bistrita en Transylvanie (Roumanie), plusieurs dizaines d’arbres ont leur tronc marqué d’un T à la peinture blanche. Ce sont des pruniers génétiquement modifiés par le laboratoire de l’Institut National de Recherche Agronomique (Inra) de Bordeaux (France) pour tolérer le virus de la maladie de la Sharka. Les premiers arbres y sont testés depuis 1996 avec le soutien de la Commission européenne. Dix ans plus tard, après pression citoyenne, on parle d’en détruire une partie. Retour sur une expérimentation loin des yeux citoyens. Au printemps 1996, un essai en champ de pruniers transgéniques a été mis en place en Roumanie, dans la région de Bistrita. Effectué dans le cadre d’un projet de recherche européen, cet essai ne ressemble pourtant pas à la majorité de ceux conduits en Europe. Ici, le pays concerné n’est pas membre de l’Union européenne, et sa législation n’est pas encore conforme à la législation européenne. Plus formellement, cet essai n’a pas été autorisé selon la loi roumaine sur les PGM et surtout, la Roumanie est un berceau des ressources génétiques des variétés de pruniers que la législation internationale impose de protéger. Les PGM : une situation opaque et mal contrôlée En février 2006, le ministère de l’agriculture, des forêts et du développement rural de Roumanie a annoncé par communiqué de presse l’interdiction de culture et de production de soja génétiquement modifié (GM) en Roumanie à partir du 1er janvier 2007, date d’adhésion de ce pays à l’UE. Cette décision a été prise par le gouvernement roumain suite à une série de consultations avec la Commission européenne et plusieurs débats organisés par le Ministère de l’Agriculture. Lors de ces débats, divers acteurs ont exposé leurs points de vue comme la veille citoyenne roumaine sur les OGM (Inf’OMG) (1), Greenpeace Roumanie, des instituts de recherches, des associations de consommateurs, des parlementaires, des représentants des semenciers, des compagnies transformatrices de semences de soja GM, etc (2). Jusqu’à peu, la Roumanie se trouvait complètement à l’écart des débats sur les OGM. En novembre 2003, au Forum Social Européen de Paris Saint-Denis, l’état des lieux des disséminations des cultures GM, dressé par Avram Fitiu, secrétaire général de la Fédération nationale de l’agriculture écologique (FNAE) de Roumanie, révélait une situation grave et incontrôlée (3). La perspective d’une contamination de l’UE à travers la Roumanie fut discutée. Cette contamination pourrait relever d’une stratégie de contournement de la législation européenne, en la plaçant devant le fait accompli. L’exemple du Brésil, contraint à cause des contaminations de ses cultures de soja à légiférer en faveur des PGM, après avoir longtemps résisté face à son voisin argentin, est suffisamment d’actualité pour comprendre les difficultés des acteurs économiques et des mouvements sociaux des pays de l’Europe de l’Est à s’opposer aux pollutions massives de PGM non autorisées dans l’UE. En effet, la Roumanie présente une agriculture duale : quatre millions de familles paysannes dont, selon Avram Fitiu, “on a effacé l’identité depuis 50 ans”, côtoient les anciennes fermes d’Etat de 2000 à 15 000 ha fonctionnant aujourd’hui comme de vastes entreprises privées sur 2 millions d’ha. Les 4 500 agriculteurs biologiques, représentés depuis une dizaine d’années par la FNAE, cultivent 90 000 ha et se sentent directement menacés par les contaminations de PGM. En mai 2003, un premier rapport (4) alertait sur une situation inquiétante des cultures transgéniques en Roumanie. En novembre 2004, une mission conduite par l’association BEDE à la demande de la FNAE, rapportait : “La Roumanie, troisième producteur européen de soja, cultive du soja GM résistant au Round up depuis 1999. Aujourd’hui, sur les 123 000 ha, entre 75% et 100% (selon les sources) des cultures seraient soit GM, soit contaminées. [...] Aujourd’hui, personne n’est en mesure de faire un état des lieux complet et précis des cultures et expérimentations car l’information est opaque. Parmi les projets de recherche, on peut en citer deux récents : en 2004, la commission de biosécurité roumaine a rendu un avis positif concernant un blé GM ; et un important projet de recherche de transfert d’un gène Bt de Monsanto dans une variété locale de pomme de terre est conduit par l’université de Timisoara avec le soutien de la Banque Mondiale” (5). En 2005, une étude de terrain (6) soulignait que “les stations de recherches publiques rencontrent d’importantes difficultés financières. C’est pourquoi 80% des surfaces sont consacrées à la production de semences et de produits directement destinés à la vente pour la consommation et seulement 20% sont consacrés à la recherche. Ces centres de recherche sont alors très affaiblis et sont exposés aux pressions extérieures qui financent des programmes de recherche dans les domaines qui les intéressent comme les OGM. C’est par exemple le cas de la station de Bistrita avec le projet sur les pruniers transgéniques ou encore le cas de la station de Lovrin qui consacre le quart de ses surfaces (600 ha sur 2400 ha) à la multiplication de semences de soja transgéniques pour Monsanto. La situation de la recherche universitaire est proche”. Dans ce contexte flou, un paradoxe roumain apparaît donc où des pruniers transgéniques sont autorisés dans un centre de biodiversité alors que le soja transgénique se voit interdit. Cette situation rassemble les éléments de ce qui apparaît comme un cas d’école pour la biosécurité en Europe. Pourquoi des pruniers transgéniques ? Le projet de recherche scientifique consacré à la modification génétique de pruniers en vue de leur faire acquérir une résistance au virus de la Sharka regroupe des laboratoires de différents pays (France, Roumanie, Espagne, Etats-Unis...). Ce travail est soutenu financièrement par l’UE depuis 1996. Le premier projet européen (7) qui s’est déroulé entre 1996 et 1999 était intitulé “Evaluation des risques liés à des plantes transgéniques exprimant une protéine d’enveloppe virale”, référencé sous le code BIO4960773 et coordonné par le Dr. Ravelonandro, de la station de pathologie végétale de l’Inra de Bordeaux. Il fut l’occasion de mise en champs de nombreux pruniers transgéniques en Europe, et notamment, d’une centaine à la station roumaine de pomoculture de Bistrita en Transylvanie. D’autres essais en champs furent également conduits à Skierniewice (Pologne) et à Valence (Espagne). Un deuxième projet a pris la suite, le projet “Transvir”. Ce dernier, qui a démarré en 2003 pour une durée de trois ans, est subventionné par l’UE à hauteur de 1,47 million d’euro. Référencé sous le code QLK 3-2002-02140 (8), ce programme est coordonné par l’Inra français. Il concerne l’étude des impacts de l’expression de cette protéine transgénique sur les populations virales présentes dans les champs d’essais. Ce programme de recherche concerne les pruniers transgéniques déjà en champs ainsi que des vignes transgéniques. Cette stratégie fut choisie par les chercheurs en pathologie végétale de l’Inra car, selon eux, les autres stratégies qui passent par la prévention de la maladie ou par la mise au point de variétés hybrides résistantes s’avèrent inefficaces. Après les phases confinées en laboratoire, la mise en champs de ces pruniers transgéniques a eu lieu en Roumanie en l’absence d’autorisation formelle. Aucune étude d’impacts sur l’environnement et sur la santé suite à une consommation des fruits de ces arbres n’a été conduite à ce jour. Quelle est la nature de la maladie de la Sharka ? La maladie de la Sharka cible principalement les arbres fruitiers à noyau tels que les pruniers, pêchers, abricotiers... Originaire de Bulgarie, elle s’est rapidement propagée vers les vergers des pays voisins. Aujourd’hui, l’Europe centrale et les Balkans sont les zones dîtes “foyers endémiques”, c’est-à-dire que la maladie y est en permanence exprimée de manière résiduelle. Avec l’importance des échanges internationaux, la maladie s’est diffusée dans tous les vergers industriels. Aujourd’hui, le Canada, la Turquie, l’Egypte et le Chili sont touchés9. En France, la Sharka est un vrai fléau pour les vergers industriels à variété unique. En janvier 2006, au cours du soixantième congrès de la Fédération Nationale des Producteurs de Fruits (FNPF), le Ministre français de l’Agriculture et de la Pêche, D. Bussereau déclarait : “Fléau important dans cette région [Isère], nous poursuivons également notre lutte contre la Sharka, démarche qui s’inscrit pleinement dans le cadre de notre recherche de qualité sanitaire. [...] D’ores et déjà, des crédits sont dégagés : 600 000 euro pour le financement d’un programme de recherche et d’expérimentation de variétés résistantes à la maladie et 900 000 euro pour le déplacement des pépinières hors des zones à risques, afin d’éviter de planter des arbres atteints de la Sharka”. Base scientifique de la modification des pruniers Depuis le début du projet, plusieurs articles scientifiques sur ces expérimentations ont été publiés (1). Le plus significatif est sans doute celui paru dans la revue “Virus Research” en 20002, qui synthétise les résultats obtenus et les objectifs visés. Le mode de propagation du virus repose principalement sur les pucerons se baladant d’arbre en arbre. D’autres modes de transmission du virus peuvent cependant avoir lieu comme les échanges de matériel végétal contaminé (porte-greffe), le croisement des racines d’arbres avec fusion de ces dernières et donc transmission du virus. Enfin, la transmission par les noyaux, bien que possible, semble faible (10). Face à cette propagation, des moyens de lutte existent déjà. La première mesure envisagée est basée sur des relevés sur le terrain, l’abattage des arbres infectés et leur remplacement soit par des variétés résistantes produites de manière conventionnelle, soit par des cultures qui ne sont pas cibles du virus (11). On peut également mettre un terme à la dissémination du virus en utilisant du matériel de multiplication (greffons par exemple) exempts de virus. Ce type de matériel peut être fourni à partir de vergers certifiés non contaminés. Ces moyens de lutte contre le virus reposent sur une première étape fondamentale, l’observation sur le terrain. Concernant l’utilisation d’insecticides contre les pucerons, leur efficacité est remise en cause du fait qu’ils font interférence avec d’autres programmes antiparasitaires appliqués dans les vergers, en augmentant la résistance aux insecticides et les foyers de parasites secondaires (12). Ces programmes de lutte contre les parasites sont surtout développés dans les zones de cultures monovariétales, plus souvent sujettes aux attaques parasitaires. Quelle prévention face aux risques identifiés ? En 1996, un an avant l’implantation de l’expérimentation, les chercheurs de l’Inra avaient identifié plusieurs limites à la production de variétés GM résistantes au virus. Hubert Laude, membre de la CGB et directeur de recherche à l’Inra, les énumérait ainsi : - l’irréversibilité d’une sélection des arbres transgéniques : “un aspect particulier à prendre en compte dans le cas de plantes virorésistantes est que la pression de sélection, qui détermine l’avantage biologique, ne peut être suspendue ou modulée comme cela est le cas pour un herbicide par exemple. De ce fait un retour à la situation antérieure n’est que difficilement envisageable” ; Fin 1999, les risques sont bien identifiés par Mark Tepfer, de l’Inra : “Les équipes Inra des stations de pathologie végétale d’Avignon et Bordeaux ont été les premières à démontrer qu’effectivement, l’hétéro-encapsidation (i.e. la constitution de la capside du virus avec des protéines exprimées par la plante) dans les plantes transgéniques provoque une modification de l’aptitude des pucerons à transmettre un virus apparenté [...]. Dans les plantes transgéniques, les séquences virales intégrées à la plante pour lui conférer une résistance peuvent s’intégrer à leur tour par recombinaison au matériel génétique d’un virus infectant... Les modifications dues à la recombinaison sont stables et peuvent conduire à l’apparition puis à la dissémination de virus nouveaux, aux propriétés différentes de celles des virus parentaux. Les travaux réalisés à l’Inra (biologie cellulaire de Versailles et Pathologie Végétales d’Avignon) ont montré que les virus recombinants peuvent provoquer des viroses aggravées” (14). Controverse autour de la pertinence du choix technique Alors qu’il existe déjà des variétés de pruniers résistants à la Sharka, sélectionnées de manière conventionnelle comme la variété allemande Jojo, l’efficacité et la rentabilité de la technique de transgénèse sur les pruniers restent à être démontrées. Elle a été commentée par Frédéric Laigret, directeur de l’Unité de Recherche sur les Espèces Fruitières et la Vigne (UREFV) de l’Inra de Bordeaux : “Le prunier domestique est génétiquement très complexe. C’est un hexaploïde, son génome est constitué de trois génomes de trois espèces différentes. Connaissant par ailleurs les capacités des virus à contourner les résistances, l’introduction d’un seul transgène n’est probablement pas suffisante et il vaudrait mieux cumuler des résistances d’origines différentes, même partielles. Par ailleurs, le matériel transformé par transgénèse n’est pas du matériel adulte mais du matériel juvénile (hypocotyle - issu du noyau), et donc, son patrimoine génétique est inconnu et distinct de celui de la plante d’origine puisqu’il a été obtenu par fécondation. A ce jour la transgénèse de variétés commerciales n’est pas maîtrisée. Ainsi il faut recroiser la plante transgénique avec ces variétés commerciales, et ceci plusieurs fois, pour obtenir des variétés fruitières exprimant la résistance à la Sharka. Il n’y a donc pas de gain de temps significatif par rapport aux méthodes de génétique classique (assistée par marqueurs moléculaires) et qui consiste à croiser des individus possédant des résistances ou tolérances naturelles avec des variétés d’intérêt. A mon avis, chez les arbres fruitiers, s’il y avait un matériel pour lequel la transgénèse pourrait apporter des avantages et sans risque, ce serait le porte-greffe car ce dernier ne produit ni fleur, ni feuillage”. Par ailleurs, quelle sera l’évolution de la tolérance avec le temps ? Quelle est la qualité du fruit produit par ces premiers arbres obtenus ? Les chercheurs roumains du projet ont indiqué la médiocrité des fruits du clone C5-10 : “on ne peut pas détacher la pulpe du noyau”. C’est pour cela qu’à la station de Bistrita les chercheurs ont immédiatement réalisé des croisements du premier clone transgénique avec des variétés locales. Un cadre de biosécurité inefficace Sur le plan légal, les essais en champs de ce projet ont débuté entre 1996 et 1998 avec la plantation d’une centaine de pruniers transgéniques à la station de recherche de Bistrita. Adoptée en 2001, la législation roumaine prévoit que les autorisations sont délivrées par les Ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, après consultation de deux commissions de biosécurité. Lors de son adoption, cette loi a été déclarée à effet rétroactif : une demande aurait donc dû alors être déposée, ce qui n’a pas été fait. De plus, la procédure d’autorisation d’essais en champs en Roumanie répond théoriquement à la législation européenne mais sa mise en œuvre est encore imparfaite. Selon le Pr. Pamfil, du laboratoire de Biotechnologie de Cluj, la Commission de Biosécurité, dont il est membre, ne se réunit jamais. Le Pr. Badea, Présidente de cette Commission, rédige seule les notifications et les transmet au nom de l’ensemble de la Commission. Par ailleurs, il est normalement exigé que les notifications et les avis finaux soient rendus publics, ce qui n’est pas le cas. La culture en plein champ de ces arbres transgéniques est donc aujourd’hui illégale. Enfin, alors que les chercheurs n’ont jamais produit d’études sur la toxicité et l’allergénicité des fruits, pourtant prévues au début, Maxim Laurel révèle qu’aucune ségrégation entre prunes GM et prunes non-GM n’a lieu et que les prunes transgéniques sont vendues illégalement sur le marché de Bistrita sans avoir été évaluées. Des réponses scientifiques à quel prix ? Selon Marc Fuchs, coordinateur du projet “Transvir” pour l’Inra Colmar, “nos résultats préliminaires sur l’impact de ces pruniers transgéniques sur les populations virales sont fort prometteurs. Ils montrent que les pruniers transgéniques ne semblent pas modifier la diversité génétique des populations virales étudiées durant la durée de Transvir, notamment l’émergence de virus recombinants.[...] Les autorisations de mise en place des essais au champ suivis dans le cadre de Transvir ont été délivrées indépendamment de ce projet. Ces autorisations ont été délivrées plusieurs années avant le démarrage de Transvir. Il est donc logique de ne pas trouver les évaluations de l’impact environnemental des vignes et pruniers transgéniques effectuées dans le cadre des procédés de délivrance des autorisations dans le descriptif de Transvir”. 1, http://omg.ngo.ro/
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