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>Nanotechnologies
d’après un article de Dorothée Benoit Browayes, publié dans la revue électronique « Vivant », numéro 3, 18 mai 2004
Aux abords du namomonde, les scientifiques entrevoient des possibilités techniques fascinantes : calcul quantique, électronique moléculaire, matériaux aux propriétés inédites ou médicaments pilotés... Tant mieux ! Mais attention ! Des mouvements “transhumanistes” infiltrent les nanosciences avec un impératif : doper les humains en intégrant les technologies disponibles, piloter les états mentaux et les foules. Sommes-nous partants pour ces usages ? Qui se mobilise pour débattre de ces projets politiques ? Mihail Roco est un rouquin plutôt timide, mais il ne fait pas dans l’ambiguïté : “Le programme américain qui associe les nano-bio-info-cognitio-socio-technologies vise à améliorer les performances humaines, ses capacités d’apprentissage comme de défense”, a-t-il affirmé lors du premier EuroNanoForum, organisé à Trieste (Italie), en décembre 2003, par la Communauté européenne. Mihail Roco est le coordonnateur de l’initiative américaine en matière de nanotechnologies (voir encadré ci-contre), la NNI (National Nanotechnology Initiative). Aujourd’hui directeur de l’information et des systèmes intelligents de la fondation, son rôle dans la justification des NBIC est essentiel. À qui s’inquiète de l’avenir de la planète, il sait être rassurant : “La science et la technologie vont de plus en plus dominer le monde alors que la population, l’exploitation des ressources et les conflits sociaux potentiels augmentent. De ce fait, le succès de ce secteur prioritaire est essentiel pour l’avenir de l’humanité” Pourquoi la NSF, puissante institution américaine qui emploie 1 360 personnes, confie-t-elle sa stratégie technologique à un spécialiste des phénomènes de manipulation mentale et d’adhésion des foules ? Serait-ce pour mieux anticiper d’éventuelles contestations de la société civile ? On ne peut l’exclure tant on constate l’implication de chercheurs en sciences humaines dans la promotion des technosciences et plus particulièrement des sciences cognitives. Patricia Churchland avec la neurophilosophie forgée autour du co-découvreur de la structure de l’ADN, Francis Crick3, l’historienne Donna Haraway et son “cyborg manifesto” pour la “réinvention de la nature”4 ou encore l’économiste Robin Hanson, entendent abolir les frontières entre le vivant et l’inerte, entre la machine et l’humain, entre le masculin et le féminin, et proclament qu’il faut construire des “corps nouveaux” pour une “vie nouvelle”. Ce mouvement apparaît comme la suite logique des thèses cybernétiques pour lesquelles le réel et le virtuel se confondent par la réduction successive des objets physiques puis biologiques à des principes informationnels. Comme l’explique l’historienne américaine Lily Kay (Harvard), le code génétique est devenu après guerre le centre métaphorique de commande et de contrôle des êtres vivants5. Dans son ouvrage récent sur “L’empire cybernétique”, la sociologue Céline Lafontaine (Université de Montréal) précise : “La cybernétique place non seulement les notions de communication et de contrôle au cœur de son projet, mais elle rend effectif le passage de la physique à la biologie en annulant toute distinction entre vivant et non-vivant”. Avec les cyborgs, les biobots (machines obéissant à des lois biologiques dans leur conception et leur fonctionnement), “on fait littéralement face à la mise en chair des métaphores cybernétiques (...)”. Puis de commenter : “Ce qui est oublié dans cette indifférenciation entre les êtres et les choses, c’est le fondement corporel inaliénable de toute vie terrestre. Le réductionnisme informationnel revient à nier que les êtres vivants sont d’abord des unités synthétiques indécomposables en segments codés”6. Le projet NBIC s’inscrit pleinement dans la mouvance cybernétique. Juste après guerre, celle-ci a procédé à la numérisation du monde, étendant ensuite son principe réducteur à l’information génétique (la biologie devint 100% moléculaire) puis à l’information mentale avec la “mémétique”, transposition au monde cérébral du modèle informationnel a-corporel et a-temporel du gène, proposée en 1976 par l’évolutionniste britannique Richard Dawkins7. Il se trouve justement que William Bainbridge a publié en 1985 un livre intitulé “Génétique culturelle”8. Et il développe dans le rapport NBIC les perspectives de la mémétique (pp. 318 et suivantes) : “Certaines idées peuvent avoir la force de “virus sociaux” aux effets aussi délétères que des virus biologiques”, explique-t-il dans ce rapport. Il propose donc d’“étudier la culture avec les méthodes de la bioinformatique” et recommande une initiative analogue au projet Génome humain, le “Human Cognome Project”, pour “comprendre et maîtriser les mystères du génome culturel”8. On arrive ici au point culminant de cette nouvelle idéologie. Sa prétention est de décrire les “automates mentaux” de façon à les maîtriser puis les manipuler. Les courants de pensée deviennent des objets quantifiables. De même que l’on a abandonné la compréhension de la vie avec le gène, on abandonne celle de la pensée avec la neuroéthique (qui vise à localiser les aires de la morale ou de la religion) puis avec la mémétique. “C’est seulement si nous renonçons à une explication de la vie au sens commun du mot que s’offre à nous une possibilité de prendre en compte ce qui la caractérise”, estimait Niels Bohr. “Dans la science moderne, la mathématisation de la nature s’est imposée comme une fin en soi”, souligne le mathématicien Olivier Rey9. Mais avec elle, “le monde n’est pas compris, il est mathématisé : par là il est fonctionnalisé mais il ne reçoit aucun sens. Au contraire tout sens lui est ôté : l’homme n’y trouve plus rien qui lui parle”. Avec le projet NBIC, on assiste donc à un effondrement, à un remplacement du réel par du “quantifiable”. Non limité aux phénomènes physiques, la prétention du modèle s’étend aux organismes vivants (cf. encadré ci-dessus), aux cerveaux humains comme à leurs sociétés. On en arrive à confondre manifestation cérébrale mesurée par le débit sanguin capté par IRM (Imagerie par résonance magnétique) et expérience mentale. Avec pour corollaire de fausses équivalences : la douleur d’une personne, par exemple, est assimilée à la visualisation sur écran de son cerveau souffrant. Certains scientifiques se complaisent à entretenir cet amalgame, en collaborant au “neuromarketing” ou aux expériences neuropolitiques de localisation cérébrale des “zones de Bush” !10. Et l’on entend résonner ici les propos d’Hannah Arendt11 : “cet homme futur que les savants produiront comme un ouvrage de leurs propres mains paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée (...) La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques”. L’expérience des OGM a montré que nos sociétés ne disposent pas d’outils appropriés pour arbitrer les choix techniques. Se posent donc aujourd’hui, avec les nanosciences, la question de savoir comment nous allons organiser la discussion sociale indispensable sur les applications souhaitées. Va-t-on reproduire les débats stériles et les invectives à propos d’analyses et de rapports strictement scientifiques ? Le rapport dense et rigoureux produit en France le 29 avril 2004 par l’Académie des sciences et par l’Académie des technologies12 a le mérite de poser les connaissances propices au débat (cf. encadré ci-dessous). Mais en plaçant délibérément les nanobiotechnologies hors du champ analysé, toute l’interrogation centrale sur les connexions possibles entre le monde physique et le monde vivant (machines hybrides, prothèses nanométriques, pilotage cérébral...) est évacuée. 1, www.senat.fr/rap/r03-293/r03-293_mo... L’enjeu de la discussion démocratique s’impose ici d’autant plus que le pouvoir scientifique et technique est de plus en plus relayé par un noyautage idéologique puissant, celui de la doctrine transhumaniste. Laquelle revendique l’utilisation libre des nouvelles technologies pour dépasser les limites du genre humain et améliorer ses capacités physiques et mentales : “De meilleurs esprits, de meilleurs corps, de meilleures vies”, proclame l’Association mondiale des transhumanistes (WTA). D’ailleurs, William Bainbridge, grand promoteur des NBIC au niveau national, est éditeur associé de la principale revue des transhumanistes, le Journal of Evolution and Technology (JET). Son article sur l’ “opposition religieuse au clonage”, paru en octobre 2003, y souligne la nécessité d’anticiper sur les conflits violents entre “religieux, ou ennemis des sciences” et “laïcs”13. Ce mouvement transhumaniste est en plein essor dans le monde, appuyé par des réseaux où se signalent trois autres éditeurs du JET : le philosophe suédois Nick Bostrom, David Pearce, promoteur de l’“impératif hédoniste” qui proclame que “le génie génétique et la nanotechnologie vont abolir la souffrance de toute vie sensible”, et le secrétaire de la WTA, James Hughes. Des adeptes ont créé la revue Extropy (5 000 abonnés) - l’extropie ou l’extropianisme étant un dérivé du transhumanisme - et ont fondé d’autres associations internationales (l’Extropy Institute) et nationales (Aleph en Suède, Transcedo aux Pays-Bas) et le colloque bisannuel “Extro”. Avec les transhumanistes, l’humain n’est plus destiné à devenir meilleur par l’éducation (humaniste), et le monde par des réformes sociales et politiques, mais simplement par l’application de la technologie à l’espèce humaine. “Ancrés dans un véritable messiannisme de substitution, les transhumanistes sont dans leur immense majorité des libertaires anarcho-capitalistes convaincus des seules vertus du marché”, explique le philosophe Klaus-Gerd Giesen (Université de Leipzig)14. Ils rejoignent ainsi les prophètes-managers des biotechnologies comme William Haseltine, fondateur de la société Human Genome Sciences et de la société de médecine régénérative, ou Gregory Stock (Université de Californie, Los Angeles), apôtre de l’amélioration génétique de l’homme par la technique15. Les posthumanistes commencent à infiltrer des mouvements sociaux comme la Progress Action Coalition (Pro-Act). Ils sont aussi très actifs pour revendiquer le droit illimité aux “neuroceutiques” ou “émoticeutiques”, produits permettant de jouer sur les états mentaux. Le juriste Richard Glen Boire, au sein du Center for Cognitive Liberty & Ethics (CCLE) - organisation qui co-sponsorisait avec la NSF la récente conférence “NBIC Convergence 2004” - est ainsi parfaitement connecté avec la “Neurosocieté” portée par Zach Lynch, un évolutionniste versé dans le marketing qui annonce la prochaine “vague des neurotechnologies” directement soutenue par des nanosystèmes implantés. En Europe, les mouvements “extropiens” trouvent des soutiens au sein de l’industrie pharmaceutique. Celle-ci a bien entendu de gros intérêts à développer les marchés de la médecine régénérative, du dopage des facultés physiques comme intellectuelles par nanopuces ou thérapies cellulaires. Très présents dans les milieux intellectuels et éthiques parisiens, les extropiens défendent la libre disposition des corps, l’accès à tous les moyens techniques pour les manipuler. Ils ont réalisé un important lobbying auprès des députés lors de la révision des lois de bioéthique, en décembre 2003. Ils caricaturent tellement leurs arguments qu’ils semblent jouer le même jeu que les dénonciateurs de catastrophes... dont on retrouve d’ailleurs, chez eux, quelques figures ! Confirmant ainsi qu’“éthiciens-prophètes de malheur” et “promoteurs de la mutation” peuvent concourir au même but : occuper l’opinion à des broutilles. Nul ne peut nier le riche potentiel d’innovations des nanotechnologies (cf. encadré ci-dessous). Avec le foisonnement d’applications qui se profile, il serait dangereux de laisser les scientifiques, préoccupés de connaissance et de performance, se laisser déborder par les projets politiques transhumanistes. Pour piloter ces affaires, où sont les philosophes, sociologues, historiens, citoyens, capables de peser dans le bras de fer redoutable qui s’amorce ? Les nanotechnologies aujourd’hui : six milliards de dollars par an 1, “Dossier : Les nanobiotechnologies”, C. Farvaque, Lettre Etats-Unis Sciences physiques n°4, Juin 2003. 1, M.C. Roco, “Converging Technologies for Improving Human Performance. Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and cognitive science”, NSF/DOC-sponsored report, National Science Foundation, juin 2002
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