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60 000 hectares d’OGM en Espagne, 5 000 hectares en France : pourquoi ?

Frédéric PRAT, mai 2007

France, Espagne : voilà deux pays européens, donc soumis globalement à la même législation sur les OGM, aux surfaces agricoles globalement équivalentes, au climat similaire, du moins entre le nord de l’Espagne et le sud de la France, et pourtant : depuis 1998, l’Espagne cultive des OGM à grande échelle (60 000 hectares en 2006, soit 11% du maïs espagnol), alors que la France n’en a semé que tout récemment 5000 hectares (soit 1,6% de la sole française de maïs). Pourquoi cette différence ? L’effet “Bové” peut-il expliquer à lui seul cet écart ? Et cette différence va-t-elle perdurer ?

Enric Navarro est agriculteur, installé depuis 2002 à Albons (Girona, Catalogne espagnole). Sa ferme de sept hectares, en agriculture écologique (dont un hectare de légumes), est aussi une ferme pédagogique en agroécologie et énergies alternatives [1].

 Des agriculteurs bio en colère

En 2004, Enric sème deux lignes de maïs, avec une semence achetée à Pioneer (un sac de 50 000 grains de la variété PR 34N43) pour faire de la polenta. Il avait dû choisir cette variété car l’équivalent en bio n’existe pas. Un certificat garantit cependant que cette semence est « libre d’OGM ». Il prend même le soin, avant semis, de faire analyser les semences par le conseil catalan de la production en agriculture écologique (CCPAE), qui trouve zéro OGM.
Il récolte fin 2004, et en 2005, il ressème 3000 m2 de maïs, avec la même semence qui restait du sac. Le CCPAE, revenu faire un échantillonnage, détecte 12,6% de contamination par des OGM. Enric stoppe alors la récolte et informe le Darp (ministère catalan de l’agriculture), qui à l’époque affirmait qu’il n’y avait aucune contamination en Catalogne. Le responsable des OGM au Darp, Xavier Ferré, vient alors en personne prendre des échantillons. Résultats : les échantillons sont positifs sur quelques plantes (feuilles et tiges) et grains. Sa conclusion : la semence de l’année deux était contaminée. En effet, si la fleur est fécondée par un pollen GM pendant l’année de culture, alors le grain le sera aussi, mais pas la tige ni les feuilles.
Le Darp suggère alors à Enric d’écouler sa production dans la filière classique. Mais la Unio de pageses, syndicat auquel appartient Enric, insiste alors pour que les résultats soient rendus publics, ce qui est fait en février 2006, en brûlant publiquement la récolte.
Alors, semence contaminée ou contamination par les autres cultures ? La seule explication plausible est que des grains contaminés, venus d’ailleurs, sont arrivés dans le champ avant ou au moment du semis. Enric explique : “Ici souffle la tramontane. Par grand vent, mon champ se recouvre de débris de récolte des champs voisins, transgéniques, situés à 80 ou 100 m de ma ferme. J’ai même vu des épis entiers arrivés là”. Si de nombreuses recherches ont lieu sur les distances parcourues par le pollen du maïs, aucune, à notre connaissance, n’avait mis à jour le “transport de grains entiers” par le vent !


Ce cas s’ajoute aux six autres cas de contamination génétique de cultures écologiques et conventionnelles révélés en 2006 par l’Assemblea Pagesa, Plataforma Transgénics Fora ! et Greenpeace dans un rapport commun [2]. Nouveaux cas en 2007 : c’est cette fois-ci le Centre de Conservation de la Biodiversité Cultivée de Manresa (ESPORUS) qui révèle la contamination d’une variété locale de maïs, baptisée “del queixal”, par du Bt176 à hauteur de 5,6% [3]. Et en mai 2007, 30 de 40 échantillons d’alimentation animale “bio” sont aussi positifs !

NB : Informations essentiellement tirées d’une mission que l’auteur a effectuée en Catalogne et Aragón, en octobre 2006

[2La imposible coexistencia : siete años de transgénicos contaminan el maíz ecológico y el convencional : una aproximación a partir de los casos de Cataluña y Aragón, Greenpeace, Asamblea pagesa, PTF, 2006

[3avec une marge d´erreur de 1,8%

[4Le Bt176 a été retiré fin 98 suite à une action de Greenpeace auprès du Conseil d’Etat, puis réautorisé par la Cour de Justice des Communautés européennes

[5Quelques hectares de multiplication de semences étaient signalés dans un document officiel en ligne du ministère de l’agriculture (http://www.agriculture.gouv.fr/OGM/...). Ce document a “disparu” ensuite lors du transfert au site interministériel OGM du gouvernement devenu aujourd’hui : http://www.ogm.gouv.fr

[6Compa CB et Jordi CB, toutes deux variétés de Novartis à l’époque (Syngenta aujourd’hui)

[7En mars 2007, le Bt 176 n’a pas été renouvelé parmi les PGM autorisés en Europe.

[8Tate Line travaille avec trois entreprises qui recherchent du maïs non GM, dont une fabrique de l’alimentation pour chien, exportée en France. http://www.hotfrog.es/Empresas/Tateline 

[9“On fait tous des OGM, pourquoi nous stigmatiser plus qu’une autre ?”

[11La imposible coexistencia, op. cit., chapitre 10, pp. 75-89, “Essais expérimentaux hors de contrôle”

[12M. Coca and al., “Transgenic rice plants expressing the antifungal AFP protein from Aspergillus giganteus show enhanced resistance to the rice blast fungus Magnaporthe grisea”, Plant Molecular Biology (2004) 54:245-259

[13Pollen-mediated gene flow in maize in real situations of coexistence, Joaquima Messeguer and al, Plant Biotechnology journal, (2006) 4

[14Recommandations de la Commission du 23 juillet 2003 établissant des lignes directrices pour l’élaboration de stratégies nationales et de meilleures pratiques visant à assurer la coexistence des cultures génétiquement modifiées, conventionnelles et biologiques

[17L’association Kokopelli incite particuliers et paysans à semer des variétés non hybrides de maïs, puis à envoyer une partie de la récolte, pour analyse, au ministère de l’Agriculture.


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